Khenpo Tsenam

La vie du Professeur Turu Tsenam a été une reproduction fidèle des fortunes et infortunes du Tibet au long du 20ème siècle. Reflet de son héritage glorieux et des catastrophes arrivées pendant la seconde moitié du siècle dernier, on y voit aussi l’espoir actuel de survie du Tibet et la diaspora graduelle de son peuple.

Lama de la région

Interview

Légende vivante, le Professeur Turu Tsenam, ridé et ratatiné, est un homme extraordinairement affecteux sur la fin de ses soixante ans, plein d’esprit, dans tout le sens du terme, ainsi qu’une encyclopédie ambulante et ce non seulement en terme de médecine tibétaine, dont il a certainement le plus grand interprète au Tibet, mais aussi dans d’autres domaines de la culture tibétaine traditionnelle comme la poésie et la métaphysique tibétaine. Avant l’annexion en 1959 du Tibet par la Chine, il tenait l’équivalent de sept chaires dans les universités monastiques bouddhistes. Il tient aujourd’hui deux chaires au sein du système académique moderne chinois. Il a été l’instrument du rétablissement de la médecine traditionnelle tibétaine au Tibet même, où sa vie est actuellement dédiée à s’assurer le plus possible que la connaissance très unique qu’il incarne soit transmise aux jeunes générations de médecins tibétains.

Khempo Tsenam est né en 1928 dans le royaume de DhoKhams en un endoit qui est connu aujourd’hui comme Troru Deshok, dans le district de Terton, dans la région de Chamdo au sein de la Région Autonome du Tibet. De 1933 à 1943 il vécu comme moine dans le monastère de Troru, où il reçut sa première éducation. Après avoir appris à lire et à écrire, il étudia sans arrêt termina son enseignement sur les matières générales  reliées au rituel monastique. Sous la guidance du Khempo (Professeur) du monastère de Troru de ce moment, il reçut l’instruction dans les trois étapes des vœux bouddhistes et dans les aspects les plus profonds de méditation de la tradition Kagyu. Pour cette dernière, il étudia les commentaires  sur les pratiques du profond et secret yoga de Naropa et les enseignements du Mahamudra, le trésor de la méditation de la tradition Kagyu qui révèle la véritable nature de l’esprit humain. D’autres enseignants, ils reçut les instructions de la grammaire et la composition et les enseignements sur l’astrologie tant basée sur les éléments que sur les planètes.

Après avoir terminé cette première phase de ses études avec succès, il fit un pelerinage de 1943 à 1946, se rendant tout d’abord à Lhassa puis en Inde, au Bouthan et au Sikkim. Il revint en 1946 dans la partie est du Tibet et resta quelques mois dans sa maison. Au cours de ces premières études et de son pèlerinage, les maîtres auprès desquels il étudia reconnurent en lui un formidable potentiel et l’encouragèrent à continuer ses études jusqu’à leur pleine conclusion.  L’un de ses compagnons de voyage en particulier, un Khempo (abbé) du monastère de Katok dans l’est du Tibet, insista pour qu’il continue ses études à Katok, qui était un très grand lieu d’études.

Etudes

Peu après son retour au Tibet, Troru Tsenam se rendit à l’université monastique de Kathok. A partir de 1951 et durant les cinq années suivantes, il y étudia l’astrologie des éléments et des planètes, la composition poétique et les différents champs d’études propres à toutes les traditions du bouddhisme, que l’on nomme le Madhyamika, la Prajnaparamita, l’Abhidharma et le Vinaya. Il reçut également un profond enseignement au Bouddhisme Vajrayana, devenant érudit dans les traditions Kagyu et Nyingma, dont il acquit la pleine maîtrise des enseignements théoriques. Il devint en particulier l’une des rares personnes autorisées à connaître la science secrète médicale de la préparation du « mercure détoxifié » [également appelé « mercure purifié »], dont l’enseignement lui fut transmis par Lama Tachung Tsering Chopel. Comme il devint moine physicien, il apprit dans de nombreux domaines ; il était particulièrement doué en médecine.

Les monastères au Tibet, comme ceux en Europe au Moyen-Age, étaient des centres majeurs d’étude et de pratique de la médecine. Ils servaient de base aux lamas-docteurs qui travaillaient dans les régions alentours. L’aspect religieux de la médecine tibétaine était vital : l’ensemble de la science médicale était présentée comme étant transmise par le Bouddha, à travers son émanation le Bouddha de Médecine [Sangye Menla]. La collection des plantes médicinales, leur préparation et administration étaient toutes accompagnées de prières et traitées en tant qu’acte semi-religieux. Lorsque les médicaments ne pouvaient pas aider le patient, on procédait à des cérémonies religieuses spécifiques de santé. En plus de fournir un contexte spirituel aux soins, les monastères étaient des sièges importants pour les études médicales. Et ce, d’autant plus que le savoir médical était une part intégrante d’une éducation globale sur la condition humaine ; sa compréhension devait donc être intégrée dans la quête bouddhiste d’une sagesse complète. La médecine forme la seconde des cinq grands champs d’étude des études bouddhistes.

Khempo par deux fois.

Le moine jeune et doué que Troru Tsenam était à cette époque montra une telle aptitude extraordinaire pour les études – comprenant souvent des sujets après une unique lecture et ajoutant parfois des détails que personne ne lui avait appris – que ses professeurs croyaient volontiers qu’il était la réincarnation d’un grand érudit. Ceci fut confirmé par le IIIème Shertse Rinpoché, qui déclara qu’il était une émanation du maître connu sous le nom de Bu sTon Pa. A Kathok, il reçut le titre de « Khempo des Cinq Disciplines », un grand honneur, à peu près équivalent à un professorat, reconnaissance de ses prouesses dans tous les sujets majeurs d’étude.

En dépit des invitations de plusieurs monastères, dont celui dont il était issu à Troru, qui lui proposaient de diriger leurs universités, il fut gardé par Shertse Rinpoché à Kathok, où il approfondit sa propre compréhension sous la férule d’érudits en visite. Les troubles de 1956 dans les régions lointaines de l’Est du Tibet lui permirent de revenir à Troru, où il prit la chaire de l’université monastique, devenant ainsi Troru Khempo Tsenam. Il y fut responsable de l’éducation de quelques 30 tulkous et 200 moines pendant trois ans.

Emprisonné

Quand les Chinois annexèrent le Tibet en 1959, les monastères furent fermés et toute activité religieuse du cesser. Ceux des lamas qui n’avaient pas fui le pays et qui avaient échappé à la colère des forces chinoises durent se tapir. C’est ce que fit Khempo Tsenam pendant deux ans. Puis, en raison de sa haute position monastique précédente, il fut envoyé en prison dans la région de Pomi (spo.mes), où il resta dix ans. Les conditions de détentions étaient dures, pas seulement physiquement mais aussi psychologiquement. Khempo Tsenam voit cette période de son passé avec un œil positif : « Je pouvais voir comme ceux qui se laissaient aller à des états de dépression souffraient, ajoutant une peine mentale aux souffrances du corps. Je réussis à garder mon esprit en paix et spacieux, selon l’enseignement bouddhiste. Je réalisais alors que ceci, comme n’importe quelle situation de la vie, était une opportunité de développement. J’essayais de réconforter mes compagnons de prison. Beaucoup d’entre eux étaient jeunes et doués, mais leur éducation n’était pas achevée. Je fis de mon mieux pour leur transmettre une partie de mon savoir médical et académique. »

Cet enseignement avait lieu en secret, après l’extinction des feux la nuit. Il leur apprit à lire, écrire, mais il leur enseigna aussi la grammaire, l’éthique bouddhiste, la philosophie et d’autres sujets, en fonction de leur demande. Pendant cette période, qui fut une grande menace pour la culture tibétaine, il essaya de mettre sur le papier tout ce qu’il put de son savoir, sur des bouts de papier recueilli ici et là. Ce qui devint progressivement un volume de littérature qui, malheureusement, fut découvert et détruit. Khempo Tsenam prit particulièrement soin d’assurer, du mieux qu’il pouvait, l’éducation des jeunes tulkous (lamas réincarnés) emprisonnés avec lui. Pomi était plus un camp de travail qu’une prison fermée et il eut la possibilité de récolter des herbes simples dans la campagne environnante pour soigner les prisonniers malades. C’était inestimable.

La clinique à Pomi

En 1971, cette utilisation évidente, en tant que médecin doué, par la communauté tibétaine et son immense savoir médical étaient devenus reconnus et appréciés par les autorités qui non seulement le relâchèrent mais aussi s’excusèrent formellement pour son emprisonnement. Ils justifièrent leur action en disant qu’il avait d’abord était pris pour un lama –mais il était en fait un docteur et donc quelqu’un d’une vraie utilité pour le peuple ; une erreur avait été faite et devait maintenant être rectifiée.

Après cette libération, Khempo Tsenam continua à traiter ses patients dans la région de Pomi, et la petite maison qu’il utilisait comme clinique devint connue sous le nom d’hôpital de Pomi. Il y prépara ses propres médicaments à base de plantes, de minéraux et d’animaux locaux. Il ne pouvait pas préparer une bonne partie des compositions traditionnelles, car elles demandaient des ingrédients issus d’autres lieus du Tibet et d’autres pays. Quoiqu’il en soit, avec les années, Khempo Tsenam parvint à traiter quelques 10.000 patients à l’année. Sa renommée s’étendit.

La résurrection de la médecine tibétaine au Tibet

La période de 1977 à 1981, durant laquelle plus d’expression culturelle traditionnelle fut autorisée par les Chinois aux tibétains, fut celle d’une activité intense pour Khempo Tsenam et ceux comme lui. Ce fut le point de départ pour la restauration de la médecine tibétaine. Il voyagea, d’abord localement vers Derge puis vers les autres anciens centres médicaux du Kham et finalement vers Lhassa, pour faire un bilan de la situation et prendre contact avec les autres médecins tibétains. A l’imprimerie de Derge, il trouva le texte de Taï Situpa sur la détoxification du mercure et la préparation de médicaments à base de mercure. Utilisant ce texte comme une base, il transmit les clés de ce procédé à des physiciens aptes, devenus ses apprentis et aides dans le complexe procédé alchimique requis.  Grâce à lui, le mercure détoxifié fut préparé à Derge, puis à Chinghai et dans d’autres centres médicaux. Une fois que ces institutions utilisèrent le mercure détoxifié comme une préparation de base, il furent capables de produire le fameux Rinchen Rilbu –« Pilule précieuse » en le combinant avec d’autres pierres, herbes, etc… En 1981, son expertise fut recherchée par les autorités de Lhassa, la capitale de la Région Autonome du Tibet. Depuis cette époque, il s’est consacré à la restauration de l’Institut Astromédical de Lhassa (Men Tsee Khang). D’un petit bâtiment avec une poignée de docteurs, il devint un hôpital majeur d’enseignement, avec une population soignante et étudiante de mille personnes, plusieurs centaines de lits et une usine pour la production des médicaments.

Une fois le Men Tsee Khang  bien établi, Khempo Turu Tsenam créa un département d’enseignement plus avancé, qui a maintenant le statut d’université. Avec son centre auto suffisant dans la production des médicaments et sa clinique, il forma des centaines de médecins en médecine traditionnelle, avec aujourd’hui un niveau académique de haut niveau. De plus, des équipements de médecine moderne sont ajoutés aux principes traditionnels. En 1997, deux départements de recherche furent établis pour réaliser des travaux sur l’utilisation de la médecine tibétaine dans les nombreuses affections qui affligent le monde moderne. Ces tests devraient satisfaire les rigueurs de la recherche scientifique moderne.

La médecine traditionnelle tibétaine semble aujourd’hui être devenue acceptable pour les autorités chinoises du fait de son efficacité. Un autre facteur non négligeable est son coût relativement faible face aux traitements modernes qui requièrent des équipements chers. Cette reconnaissance signifie que les médecins diplômés dans des écoles d’état deviennent fonctionnaires salariés. Cinq niveaux qualifient le doctorat. Le plus bas implique une formation théorique de trois ans sur la médecine traditionnelle suivis de quelques années de travail auprès de docteurs établis dans des hôpitaux ou des cliniques. Ceci donne le titre de « docteur » mais pas de degré universitaire. Le second niveau requiert une formation plus longue, dans un environnement universitaire et se termine par la remise d’un diplôme médical. Les trois niveaux restants sont atteints au long d’années de pratique et d’expérience à enseigner, faire de la recherche, publier des papiers, etc… Khempo Tsenam est l’un des rares détenteurs au Tibet du Cinquième Grade.

Le rétablissement principal de la médecine tibétaine a pris place lors de l’expansion d’hôpitaux – centres d’apprentissages dans les grandes villes. Comme les docteurs qui sont formés dans ces centres vont soigner les nomades dans les régions reculées, il est probable que, comme dans le passé, ils prennent des aides qui commenceront leur apprentissage dans la nature plutôt que dans une classe d’école.

A présent

Khempo Tsenam est aujourd’hui directeur et professeur de médecine au Central Institute de Lhassa, professeur au centre bouddhiste avancé de Chine et éditeur en chef des volumes de médecine tibétaine de l’encyclopédie médicale chinoise. Il a écrit plusieurs livres majeurs et publié plus de 200 articles sur la médecine tibétaine.

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