Les liens entre la médecine tibétaine et le bouddhisme

Interview de Kathog Rinpoché

Il existe un phénomène tout à fait étonnant, pour nous occidentaux, c’est que la médecine traditionnelle tibétaine et la philosophie bouddhiste, le Dharma, sont très proches l’une de l’autre. C’est une des rares civilisations ou les deux disciplines ont de réels points communs. Et parmi ces points communs, le plus important est bien évidemment le Bouddha de Médecine, Sangye Menla.

Rinpoché, voulez-vous nous en parler un peu et nous expliquer pourquoi Sangye Menla est à la fois le Maître des médecins et à la fois un Maître religieux.

Kathok Rinpoché :
C’est vrai, bien sûr, si vous adoptez cette vision, j’en suis très content – car beaucoup de gens voient une face sans voir l’autre. C’est pour ça que cette question est très importante. Dans la tradition bouddhiste, on évoque cinq bouddhas : Sangye Menla, Dorje Sempa, Beru Thana, Rana Sambhata, Amithaba, Amogacitha. A l’est Dorje Sempa, ils ont tous la même forme. Le Bouddha de la Médecine est le symbole de la purification de la colère ; beaucoup de gens sont malades à cause de la colère. C’est pourquoi le symbole de la purification de la colère est le Bouddha de médecine.

Sangye Menla a parlé de deux choses. La première chose est que généralement, beaucoup de  souffrances des êtres humains viennent de l’intérieur. Le premier remède vient donc de la pacification des émotions. La seconde est que l’extérieur est entièrement composé des cinq éléments : l’eau, la terre, le feu, le bois et l’air, comme les plantes, les minéraux, etc… Ce sont donc ces cinq éléments que l’on utilisera pour soigner notre corps de l’extérieur. Parmi lesquels on compte les plantes, les racines, bref, l’ensemble des remèdes qu’on utilise en médecine tibétaine. La viande, le sang, la vie, les pensées et la respiration, sont les cinq éléments extérieurs qui sont nos soutiens à la vie.

La couleur bleue symbolise Sangye Menla. C’est le symbole du ciel, de la vacuité, qui ne change pas et reste stable – où l’impermanence n’existe plus. Sangye Menla a dit que l’esprit et que le corps sont généralement marqués par l’impermanence, mais la qualité intrinsèque de notre cœur n’est pas l’impermanence, c’est la vacuité.

Par exemple, Bouddha, le Vajra du Cœur, n’est pas impermanent. Contrairement à nous, il n’a pas de couleur ; en atteignant cet état, la souffrance intérieure et extérieure (les maladies) disparaît.

Faire disparaître la souffrance intérieure, c’est donc atteindre la stabilité au niveau de l’esprit et par voie de conséquence ne plus être atteint de maladie au niveau du corps ?

C’est cela. D’abord, il faut étudier, méditer et pratiquer le Vajra du Cœur pour atteindre cette stabilité de l’esprit. Mais notre vie étant souvent courte, il est difficile d’exercer à la fois l’étude, la méditation et la pratique. En général, les médicaments ne sont pas suffisants pour soigner les maladies. Les plantes ne pourront venir à bout des détresses psychologiques ; mais avec le bouddhisme et les médicaments, on atteindra les meilleurs résultats.

Traditionnellement, le Bouddha de Médecine est représenté tenant dans sa main de l’Arura qui représente cette alliance.

Les jambes croisées, le dos droit représentent la Samadhi, les épaules sont centrées, et non penchées sur la droite ou la gauche. Les vêtements du bouddha, son air sérieux, représentent son engagement, le Samaya, à soigner et aider le patient – il montre le droit chemin à la fois pour le médecin et le patient. Ce dernier doit bien écouter le médecin et ses recommandations : les médicaments à prendre, les attitudes à adopter ou à proscrire, le bouddha de médecine rappelle que les conseils du médecin sont précieux.

L’enseignement du Bouddha de médecine ne réside pas seulement dans les paroles qu’il a pu nous laisser, mais aussi dans son attitude générale, dans son apparence, il nous montre le chemin, le Samaya. Le Bouddha Sakyamuni a lui aussi beaucoup évoqué Sangye Menla : il a notamment cité les douze qualités issues de la pratique du Bouddha de Médecine. Le bouddha Sakyamuni a cité trois attitudes qui ont des répercussions directes sur nos vie : l’écoute des du bouddha de médecine, l’étude des soutras, et enfin la pratique. Au delà des répercussions au niveau de la santé, l’attitude de l’entourage de la personne qui respecte ces trois préceptes va évoluer de manière de plus en plus positive et avoir une attitude bienveillante envers elle.

En général, une grande pratique du bouddha de médecine permettra, même aux personnes peu avantagées physiquement, d’être grandement appréciées. Cette pratique permettra de ne pas renaître dans des lieux sombres, tels que les animaux qui vivent dans des souterrains, au fond des mers, et qui n’ont jamais la chance de voir la lumière. Ces renaissances éviteront les lieux sans religion, sans le bouddhisme, sans la civilisation, où règnent la famine, dans des pays difficiles.

Cette pratique mènera à la sagesse, à la compréhension des textes religieux ou laïcs, amènera une capacité d’étude importante, avec une santé qui se bonifiera et un confort financier qui grandiront. La santé financière pouvant être en effet une conséquence de la santé physique, avec la possibilité de travailler, de tenir un commerce, d’avoir un revenu de ses activités.

La personne qui pratique régulièrement reviendra dans le bon chemin si elle s’en était éloignée, les nuages qui encombraient son horizon s’éloigneront et laisseront place à nouveau à la clarté. Parmi ces chemins détournés, on peut compter les criminels, les personnes qui auront pratiqué la guerre ou qui auront nuit à leur environnement ;  le bouddha de médecine a également parlé de l’environnement, de la protection des arbres, des plantes, de la nature, mais aussi de l’hygiène qu’il faut entretenir pour soi et à l’extérieur de soi, afin de maintenir la santé.

Dans le Mahayana, il est dit que l’amour et le respect de l’ensemble des êtres vivants ont pour conséquence directe la fin de la guerre et le règne de la paix dans le monde. C’est pourquoi il faut s’efforcer d’adopter cette attitude au quotidien.

Le Bouddha a dit qu’il ne fallait pas tuer les autres – que la conséquence serait d’avoir une vie très courte, de la même manière, taper une autres personne a des effets négatifs sur la santé.

Donc une partie des maladies est le résultat des actions que l’on a faites ?

KR. Oui, mais pas seulement, il y a le résultat des actions et la santé du corps, mais tout est lié. 

Pour chacun des êtres, qui auraient des problèmes avec l’un des cinq sens, la pratique du Bouddha de Médecine apportera les bénédictions suffisantes pour améliorer ou guérir le sens blessé. Ce sont notamment les problèmes de santé liés au cœur, au stress, aux maladies de la condition féminine qui seront les plus apaisées.

Mais aussi le Bouddha de Médecine apportera une certaine santé financière. Par exemple, cette pratique permettra de nettoyer les perturbations et donc de recouvrir une activité plus efficace au niveau du travail – perturbations extérieures comme intérieures, les premières étant issues des secondes. 

Les mauvaises pensées seront nettoyées. Par exemple, une personne rentrée dans une secte malfaisante, ou qui aura eu l’intention de tuer un grand nombre d’êtres vivants, qui aura des pensées de guerres ou de vol, verra son esprit revenir vers un chemin plus apaisé, et oubliera les précédentes au profit d’une certaine sagesse.

Les problèmes d’égalité. Par exemple, une personne pauvre opposée à une personne riche, face à un gouvernement ou à la justice, n’a généralement pas l’occasion de remporter la confrontation, notamment lors d’un faux témoignage (mais ne permettra pas de travestir la vérité !). La pratique du Bouddha de Médecine permettra de rétablir cette justice.

La personne qui fait du bon travail, mais ne peux pas gagner sa vie et doit travailler dans un environnement négatif (mafia,…). La pratique du Bouddha de médecine permettra de créer des conditions plus favorables pour rencontrer les personnes avec qui on pourra travailler positivement.

Finalement, tous les médecins doivent prier le bouddha de médecine. Ils ne doivent pas seulement penser à gagner de l’argent ou améliorer leurs conditions de vie. Ils doivent également diriger leur pensée vers le patient, et souhaiter profondément la guérison de celui-ci, non pas pour leur propre fortune, mais bien pour la sienne. Ce sont ces pensées d’altruisme qui leur permettront de véritablement voir leur vie s’améliorer.

Les passages sur la santé et les médecins sont très nombreux dans les tantras, mais c’est Yetokpa l’Ancien – un médecin érudit tibétain -qui a résumé et commenté l’ensemble de ces textes au sein d’un seul ouvrage qui s’appelle le Gyu-Shi (tibétain : « Quatre Tantras »). C’est plus que de la médecine, mais aussi l’attitude que le médecin doit avoir, la psychologie par rapport au patient. Ce n’est pas seulement un travail pour le médecin : il doit imaginer que tous les patients sont ses enfants et leur porter autant d’amour et d’attention. Dans la tradition de médecine tibétaine, la voie est le Mahayana – alors que de nombreux médecins aujourd’hui estiment la médecine comme un travail, et ne sont pas réellement attachés à la guérison ou non du malade qui est venu les voir. Le traitement a été donné donc leur travail est fini. La tradition tibétaine du Mahayana s’attache plus à la guérison qu’au traitement qui a été donné. Celle-ci impose de prier d’abord le Bouddha de Médecine, puis bénir les médicaments et enfin les donner au patient.

Si le médecin entend que quelqu’un est malade ou qu’un patient vient le voir, son esprit se tournera immédiatement vers le Bouddha de Médecine pour pouvoir soigner la personne, lui donner le médicament qui l’aidera à la guérison. Lors d’une consultation, le médecin parlera doucement et gentiment au patient – en fonction de ce dont il aura besoin, avec une grande notion de respect à la fois pour le patient et pour les médicaments qu’il donne. Les médicaments seront posés dans des lieux sains, en hauteur, au sec, comme des dons du Bouddha de Médecine à l’humanité.

La meilleure compassion pour l’autre et la confiance pour le Bouddha de Médecine. Les liens entre le développement du corps humain, les trois humeurs et le bouddhisme sont forts. A l’origine de tout se trouvent le froid et le chaud – en consultation, dans les soins, etc… mais les déclinaisons, les ramifications sont nombreuses, puisque 404 maladies sont répertoriées dans le Gyu Shi. Notre esprit, par exemple, n’est jamais au repos cette agitation va engendrer des maladies. Une grande partie de celles-ci sont dues aux maladies.

Finalement, la cause, la manière de soigner, et comment guérir : les traditions de médecine et de bouddhisme tibétain sont très proches et ont les mêmes axes de travail pour nous aider – en pratiquant le premier tantra, on trouve le monde du Bouddha de Médecine.