Le dbu can m'a sauté au visage quand une petite tige a fait basculer une syllabe entière sur mon bureau, sous la lampe, dans la pièce où j'épluchais un pecha médical. En tant que Rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique, j'étais sûre de moi. Depuis la région rouennaise, je suis partie trois jours à Paris, à la Bibliothèque nationale de France, pour comparer des fac-similés. Cette erreur m'a coûté 187 euros de tirages et de livres. J'ai compris trop tard que je ne lisais pas le texte, je le devinais.
Le jour où j’ai compris que ces petites boucles n’étaient pas que des ornements
Je croyais que les boucles du dbu can n'étaient que des ornements. Je les survolais entre deux réponses aux lectrices, et je me disais que la translittération Wylie me sauverait bien. Je vis seule, pas de famille à gérer, alors mes soirées semblaient faites pour ces lectures rapides. Mon travail de Rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique m'avait appris la précision, pas la vitesse, mais je l'ignorais encore.
Un soir, j'ai ouvert un passage sur la théorie des humeurs et j'ai lu brtsa comme rtsa. La consonne souscrite m'avait échappé, et la petite tige au sommet m'avait fait prendre une autre racine. J'ai relu la ligne trois fois sans avancer d'un mot. L'espacement ne m'aidait pas, parce qu'en tibétain il laisse des blocs compacts, pas des blancs confortables. J'ai été frappée par la vitesse à laquelle un faux départ vide tout le reste.
Ce jour-là, j'ai perdu 2 heures à tourner autour du même paragraphe. J'avais le vocabulaire, mais pas l'œil. Je me suis retrouvée coincée entre deux systèmes qui ne se parlaient pas. Pas terrible. Vraiment pas terrible. À la fin, je savais prononcer approximativement, sans pouvoir lire juste.
Ce que j’ai raté en négligeant les détails des lettres empilées
J'avais commencé par des traductions et par la translittération. Je pensais que la couche visuelle viendrait après. En réalité, j'ai inversé les étapes. Autour de moi, des lecteurs qui commençaient à apprendre l'alphabet tibétain dbu can avançaient autrement, et j'ai été convaincue trop tard qu'ils voyaient quelque chose que je ratais.
J'ai voulu lire des pechas médicaux sans maîtriser les préfixes, les suffixes et les consonnes souscrites. La lecture de brtsa m'a fait hésiter, puis lire rtsa. Plus loin, une petite barre m'a fait prendre dba pour ba, et le sens a glissé. Je reconnaissais trois syllabes d'affilée, puis je perdais tout dès qu'un groupe empilé arrivait. C'est là que j'ai compris que la romanisation ne me donnait qu'une moitié du chemin.
Pendant 3 mois, j'ai traîné ce blocage. J'ai repris mes notes, puis je les ai jetées. J'ai perdu 100 heures à corriger des renvois et des gloses qui partaient de travers. J'avais beau connaître des mots, mes interprétations se déformaient au moment où la forme écrite comptait. J'ai fini par lâcher l'affaire un soir de fatigue, en regardant ma pile de fiches.
La facture qui m’a fait mal : temps, énergie et erreurs accumulées
Un jeudi de novembre, j'ai rouvert mes notes et j'ai vu des erreurs partout. Une consonne souscrite mal lue avait entraîné un faux renvoi, puis une remarque de travers, puis une note inutile. J'avais étalé les feuilles sur la table, avec le fac-similé de la BnF à côté, et je me suis sentie vidée. Je corrigeais plus que je ne lisais, et chaque ligne me demandait un effort de trop.
Le compte était simple, et il m'a piquée : 3 mois de travail ralenti, 100 heures gâchées, 187 euros déjà sortis, et une crédibilité un peu abîmée auprès des lectrices qui attendaient des notes propres. Mon travail de Rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique m'avait appris que la précision des termes porte le reste. Quand elle vacille, tout le texte penche.
Le pire est arrivé sur un passage comparé à une édition imprimée. J'avais sous les yeux le scan d'un pecha, puis la version papier, et j'ai compris que j'avais lu plusieurs syllabes à l'envers à cause d'une lettre souscrite mal identifiée. La page semblait nette, mais la petite forme arrondie me trompait encore. J'ai fixé les deux versions pendant de longues minutes, sans trouver d'excuse. J'ai été convaincue, là, que le problème venait de mes yeux, pas de ma mémoire.
Ce que j’aurais dû faire avant de me lancer dans les grands textes tibétains
Après ça, j'ai repris la base avec une fiche du syllabaire de l'Institut Shang Shung, puis avec ma Licence en études asiatiques (Université de Paris, 2010) posée à côté, comme un rappel modeste. J'ai relu les consonnes, puis les voyelles, puis les groupes empilés. J'ai lu à voix haute, lentement, sans chercher à gagner du temps. Cette fois, je ne passais plus par le contour romanisé pour faire semblant de comprendre.
- commencer par un texte long et difficile sans maîtriser le syllabaire
- se reposer sur la translittération Wylie sans apprendre l'écriture tibétaine
- négliger les préfixes, les suffixes et les consonnes souscrites
Ce que j'aurais dû voir plus tôt tenait à trois détails minuscules. La petite tige au sommet changeait la lettre entière, la consonne souscrite déplaçait le sens, et l'espacement sur une page tibétaine ne m'offrait aucun confort visuel. Je suis devenue plus lente, mais j'ai retrouvé des repères. Et j'ai pu lire une page sans l'épuisement qui me coupait les épaules.
Un soir, j'ai lu à voix haute une page à une amie du cercle tibétain. Je suis rentrée à Rouen avec moins de tension dans les mains. Je vis seule, pas de famille à gérer, mais ce silence-là ne me faisait plus peur. Il me laissait entendre mes fautes avant qu'elles ne s'installent.
Le bilan que je tire de cette expérience
Mon regret principal reste net : j'aurais dû apprendre le dbu can avant de me jeter sur les grands textes. J'ai perdu des mois à croire que la translittération Wylie me donnerait la lecture complète, alors qu'elle ne donnait qu'une béquille. Je la vois encore, cette assurance trop rapide, et je la reconnais chez d'autres lecteurs pressés. J'ai fait la même erreur, avec la même certitude un peu sèche.
Je sais maintenant que la compréhension visuelle tient le premier rôle. Sans elle, le texte tibétain reste un assemblage de signes, même si le vocabulaire me paraît familier. Le Centre de recherches tibétaines m'a servi de repère quand j'ai vérifié certaines formes, parce que la couche graphique ne pardonne pas l'approximation. Pour la lecture savante d'un manuscrit endommagé, je renvoie à un tibétologue, car là je ne vais pas plus loin que ma place de rédactrice.
À la Bibliothèque nationale de France, sous les néons de la rue de Richelieu, j'ai compris que mes 187 euros n'étaient pas le vrai prix. Le vrai prix, c'étaient les 100 heures et la confiance abîmée par une lecture trop vite montée. Pour quelqu'un qui accepte de repartir du syllabaire et de laisser tomber le réflexe Wylie, cette erreur aurait pu devenir un passage utile. Moi, elle m'a surtout appris trop tard qu'un pecha ne se laisse pas lire sans dbu can, et j'aurais dû le savoir avant d'ouvrir ce dossier.


