Mémoriser les noms des plantes en tibétain m’a demandé des mois, et ce matin-là, à Men-Tsee-Khang, l’odeur terreuse d’une racine sèche m’a coupé la phrase. Le praticien l’a froissée entre ses doigts, puis il m’a laissée la prendre à mon tour. J’ai été frappée par ce détail simple. Le mot a enfin cessé de flotter.
Au départ, je ne savais pas à quoi m’attendre ni par où commencer
Je vis seule, et je n’ai pas de famille à gérer, mais j’avais quand même l’impression de courir après mes journées. Entre mon travail et scientifique et mes notes dispersées, je manquais de place mentale. Je gardais un budget serré pour les ouvrages. J’ai donc commencé avec ce que j’avais sous la main, sans me raconter d’histoire.
Mon métier et scientifique m’a poussée vers ces noms parce que je les voyais revenir partout. Je voulais comprendre plus finement les plantes citées dans les textes et les échanges avec les praticiens. Le tibétain m’intéressait aussi pour sa place dans la transmission orale. Je suis partie de là, avec une curiosité très concrète.
Au début, je croyais qu’une liste bien rangée suffirait. J’ai acheté un petit carnet, j’ai recopié des translittérations, puis j’ai classé les noms par ordre alphabétique. J’étais sûre de moi. Au bout de 3 jours, je mélangeais déjà deux noms qui commençaient pareil.
J’avais aussi lu des fiches, écouté des prononciations, puis noté les équivalents français à côté. Sur le papier, tout semblait propre. Dans ma tête, c’était plus flou. Dès qu’il manquait la plante réelle, le mot restait sec, presque sans prise.
Les premiers mois ont été un vrai casse-tête, entre confusions et frustrations
Je passais par moments 25 minutes devant la même série d’images, avec la lampe de bureau trop blanche et le carnet ouvert à plat. Je répétais les sons à voix basse, puis je regardais la photo suivante. Deux noms se ressemblaient tellement que j’hésitais avant même de les prononcer. Cette hésitation me coupait net.
Le pire, c’était quand je croyais tenir un nom et que la graphie tibétaine arrivait juste après. Mon cerveau faisait le vide. Le mot entendu devenait méconnaissable dès qu’il passait à l’écriture. J’ai compris plus tard que je ne reliais pas assez l’oral et l’écrit.
Je me suis aussi trompée avec deux plantes très proches. L’une avait une racine plus fibreuse, presque rêche, et une odeur amère quand je l’ai froissée. L’autre sentait plus neutre et coupait différemment. J’ai confondu les deux dans une fiche, puis j’ai relu la page trois fois sans retrouver mon erreur. Là, franchement, je me suis sentie bloquée.
J’ai tenté des sessions plus longues, avec des listes sans support visuel. Mauvaise idée. Les noms se ressemblaient tous au lendemain. Je notais 20 premiers noms, puis je les perdais dès la révision suivante. Je me suis même surprise à fixer une ligne pendant 12 minutes sans savoir quel mot j’avais devant moi.
Une autre fois, je n’avais qu’une photo de plante fraîche. Le lendemain, je suis tombée sur une version séchée, coupée en sachet. Je ne savais plus du tout quoi regarder. C’est là que j’ai compris la différence entre plante entière, fragment séché et poudre. Tant que je n’avais vu qu’une seule forme, le nom restait fragile.
J’ai aussi buté sur de minuscules étiquettes manuscrites collées sur des lots d’herbes séchées. Je devais me pencher à 2 centimètres pour lire. Cette lecture lente m’agaçait, mais elle me montrait ma limite du moment. Je ne lisais pas encore assez vite pour faire le lien sans effort.
J’ai essayé de corriger ça avec de petites fiches. Une plante par carte, une photo nette, un usage principal, et le nom tibétain juste en face. Puis je reprenais le tout tous les 3 jours. Ce rythme m’a un peu aidée, sans tout régler d’un coup.
J’ai aussi séparé les noms par familles de ressemblances, au lieu de les empiler dans un seul bloc. Ce tri m’a évité de confondre les sons trop proches. Mais il me manquait encore quelque chose. Je pouvais réciter, sans reconnaître vraiment.
Le décrochage le plus net venait quand je transformais un mot tibétain entendu en simple équivalent français. Apprendre d’abord le nom français puis essayer de le retraduire après me bloquait au moment de voir la plante. Le passage inverse marchait mieux, mais je ne l’avais pas encore compris. Mon carnet, à ce stade, ressemblait à un champ de ratures.
Ce jour-là chez le praticien, tout a basculé avec la plante, la racine et le mot
La salle était claire, avec une table basse en bois et trois spécimens posés côte à côte. Je repensais au Tibet, à Dharamsala et à Men-Tsee-Khang. La plante entière était là, puis un morceau coupé, puis la racine sèche. Le praticien a prononcé le nom en tibétain pendant qu’il montrait l’usage médicinal et la manière de préparer la matière. C’est en froissant la racine entre mes doigts que le mot tibétain s’est ancré dans ma mémoire comme jamais auparavant.
J’ai tout de suite compris pourquoi ce moment m’avait touchée. La texture fibreuse m’a résisté sous l’ongle. L’odeur terreuse, un peu amère, m’a pris au nez d’une façon nette, presque brutale. Ce mélange de geste, de son et de matière a créé un lien que je n’avais jamais eu avec une fiche seule.
Je me suis retrouvée à répéter le nom moins plusieurs fois, mais avec plus d’attention. Le mot n’était plus suspendu dans l’air. Il collait à la racine, puis au morceau coupé, puis au sachet d’herbes sèches. Voir la plante entière, sentir sa racine et entendre son nom en contexte a transformé un mot abstrait en une image vivante et durable.
Après cette séance, j’ai refait le même travail avec d’autres plantes. J’ai aligné sur ma table la forme entière, la forme coupée et la forme séchée. J’ai relu chaque nom tibétain à côté, sans chercher la vitesse. Le déclic venait là, dans cette petite répétition calme.
Je gardais aussi une note sur la prononciation entendue ce jour-là, puis je la confrontais à l’écriture tibétaine. Le nom paraissait évident à l’oral, puis devenait méconnaissable sur la page. C’est ce va-et-vient qui a fini par tenir. J’étais partie de la liste, et je suis rentrée vers la matière.
Aujourd’hui, avec du recul, je sais ce que j’ignorais au début
Je comprends mieux maintenant que je ne mémorisais pas un seul nom, mais quatre repères à la fois. Il y a l’oral, l’écrit, la plante entière et la matière séchée. Quand l’un manque, tout vacille. C’est ce que j’avais sous-estimé pendant des semaines.
Le piège, pour moi, a été de croire que la répétition pure finirait par suffire. Elle aide, mais elle ne remplace pas la reconnaissance de terrain. Sans l’odeur, sans la texture, sans la coupe réelle, je restais au bord du mot. Je ne sais pas si ce déclic tient pour tout le monde, mais chez moi il a changé la donne.
J’ai aussi compris qu’une seule photo de plante fraîche trompe vite l’œil. Le sachet de plantes coupées, avec ses fibres et ses morceaux, m’a servi de test bien plus rude. C’est là que je voyais si le nom était vraiment acquis. Quand je bloquais encore, je revenais à la fiche courte et à la lecture rapprochée.
Mon métier et scientifique m’a appris à me méfier des raccourcis trop lisses. Ce que je croyais simple demandait en fait plusieurs passages. J’ai fini par préférer des petits lots, espacés, plutôt qu’une grande séance fatigante. Une révision de 10 minutes me donnait plus qu’une heure de bachotage.
Je garde encore des trous de mémoire sur certains noms très proches. Là franchement, je m’arrête et je reviens au spécimen. Pour ce genre de cas, j’irai demander à un praticien spécialisé plutôt que d’inventer une certitude. Cette limite me paraît saine.
ce que j’en garde, et ce que je changerais
Je referais les fiches courtes, sans hésiter. Je referais aussi le travail avec la plante entière, la coupe et la version séchée. En revanche, je ne perdrais plus des heures sur des listes isolées. Ça m’a saoulée, et je l’assume.
Le plus utile, pour moi, a été le contact direct avec la matière. Le moins utile, c’était la répétition mécanique sans support visuel. Entre les deux, j’ai mis du temps à comprendre où se trouvait le vrai nœud. Une fois ce nœud repéré, j’ai gagné en aisance dans mon travail rédactionnel.
Cette expérience a aussi changé ma façon de lire les notes venues du terrain. Quand je prépare un article, je m’arrête plus vite sur une racine, une forme de coupe, une odeur, une prononciation donnée dans un contexte précis. Je me méfie moins du mot isolé. Je regarde davantage ce qui l’entoure.
Le soir où je suis repartie de Men-Tsee-Khang, j’avais encore de la poussière de racine sous l’ongle. Je l’ai gardée un instant avant de me laver les mains. J’ai été convaincue, cette fois sans forcer, que plusieurs semaines ou plusieurs mois de révisions irrégulières pouvaient vraiment faire tenir les noms. Pour quelqu’un qui accepte de reprendre les mêmes plantes sous plusieurs formes, ce chemin-là vaut la peine.
Je vis seule, et je n’ai pas de famille à gérer, mais j’ai quand même besoin de temps calme pour ce genre d’apprentissage. C’est dans ces moments-là que les mots se déposent enfin. Je ne dirais pas que tout est devenu facile. Je dirais plutôt que le lien entre le mot tibétain et la plante s’est enfin mis à respirer.


