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Merci à Rokpa Institute de nous avoir permis de traduire ce texte
La vie du Professeur Turu Tsenam a été un miroir parfait des fortunes et infortunes des tibétains pendant le 20ème siècle, reflétant son glorieux héritage, les catastrophes arrivées pendant la seconde moitié du siècle et montrant son espoir actuel de survie et sa diaspora graduelle à travers le monde. Légende bien réelle, le Professeur Tsenam est une véritable figure d'endurance, d'esprit -dans tous les sens du terme- et de sagesse ; encyclopédie vivante pas seulement en médecine tibétaine, pour laquelle il a certainement été le plus grand maître du Tibet actuel, mais aussi en culture tibétaine traditionnelle comme la poésie et la métaphysique bouddhiste.
Avant l'annexion du Tibet par la Chine en 1959, il tenait l'équivalent de plusieurs chaires dans des universités monacales bouddhistes. Il occupe actuellement deux chaires dans le système académique moderne chinois. Il s'est fait l'instrument du rétablissement de la médecine traditionnelle tibétaine au Tibet même où il dédia sa vie entière à s'assurer qu'un maximum de son savoir unique et de l'expérience qu'il incarne soit transmis aux jeunes générations de docteurs tibétains.
Khempo Tsenam est quelqu'un d'immensément respecté. Pas seulement pour sa connaissance et tout ce qu'il a fait pour la médecine tibétaine durant les vingt dernières années, mais aussi pour l'amour et sa capacité de soin qui se dégagent de lui. Ainsi que le disait un autre médecin : " Khempo Tsenam pourrait administrer exactement le même médicament que moi à un patient que moi, mais, d'une certaine manière, ce serait toujours plus efficace que moi. Il a sans nul doute quelque chose de spécial. Il est un bodhisattva et ses patients et les autres docteurs le sentent bien. ". Ceci est plus qu'une appréciation subjective des qualités de l'homme lui-même. C'est une perception des qualité du lama physicien traditionnel qu'il incarne, dans un monde où la médecine tibétaine a été interdite de son contexte religieux et réduite à une simple science matérialiste. Et quand bien même cela aie fonctionné, l'aspect psychologique de soigner - exprimé à travers la religion bouddhiste- était une part vitale de la médecine traditionnelle tibétaine, part qui est maintenant réintégrée avec enthousiasme à l'enseignement dans les écoles médicales tibétaines.
Premières années
Khempo Tsenam est né en 1928 dans le royaume de Derge du DhoKhams à un endroit aujourd'hui connu sous le nom de Troru Deshok, dans le district de Terton, dans la région de Chamdo, au sein de la Région Autonome du Tibet. Il reçu ses premiers enseignements au monastère de Turu entre 1933 et 1943, où il résidait en tant que moine. Après avoir appris à lire et à écrire, il reçut les instructions dans les trois étapes des vàux bouddhistes et dans les aspects de la méditation les plus profonds de la tradition Kagyu. Il étudia les commentaires ayant trait à celle-ci sur les pratiques profondes et secrètes du Yoga de Naropa et les enseignements sur le Mahamoudra, la méditation trésor de la tradition Kagyu qui révèle la véritable nature de l'esprit. D'autres maîtres, il reçut les instructions sur la grammaire et la composition et les enseignements sur l'astrologie basée tant sur les éléments que sur les planètes.
Après avoir terminé cette première phase de ses études avec succès, il fit un pèlerinage de 1943 à 1946, se rendant d'abord à Lhassa puis en Inde, au Bhoutan et au Sikkim. En 1946, il retourna dans l'est du Tibet et demeura quelques mois chez lui. Durant toutes ces années, les maîtres auprès de qui il étudia reconnurent en lui un potentiel immense et l'encouragèrent à pousser ses études jusqu'au niveau le plus élevé. Un de ses compagnons de voyage en particulier, un Khempo (professeur) du monastère de Katok dans l'est du Tibet, insista pour qu'il vienne étudier à Katok, car c'était un lieu universitaire extrêmement réputé.
Education
Peu après son retour au Tibet, Troru Tsenam se rendit à l'université monastique de Kathok. A partir de 1951 et durant les cinq années suivantes, il y étudia l'astrologie des éléments et des planètes, la composition poétique et les différents champs d'études propres à toutes les traditions du bouddhisme, que l'on nomme le Madhyamika, la Prajnaparamita, l'Abhidharma et le Vinaya.
Il reçut également un profond enseignement au Bouddhisme Vajrayana, devenant érudit dans les traditions Kagyu et Nyingma, dont il acquit la pleine maîtrise des enseignements théoriques. Il fut en particulier l'une des rares personnes autorisées à connaître la science secrète médicale de la préparation du " mercure détoxifié " [également appelé " mercure purifié "], dont l'enseignement lui fut transmis par Lama Tachung Tsering Chopel. En qualité de moine physicien, il apprit dans de nombreux domaines ; il était particulièrement doué en médecine.
Les monastères au Tibet, comme ceux en Europe au Moyen-Age, étaient des centres majeurs d'étude et de pratique de la médecine. Ils servaient de base aux lamas-docteurs qui travaillaient dans les régions alentours. L'aspect religieux de la médecine tibétaine était vital : l'ensemble de la science médicale était présentée comme étant transmise par le Bouddha, à travers son émanation le Bouddha de Médecine [Sangye Menla].
La collection des plantes médicinales, leur préparation et administration étaient toutes accompagnées de prières et traitées en tant qu'acte semi-religieux. Lorsque les médicaments ne pouvaient pas aider le patient, on procédait à des cérémonies religieuses spécifiques de santé. En plus de fournir un contexte spirituel aux soins, les monastères étaient des sièges importants pour les études médicales. Et ce, d'autant plus que le savoir médical était une part intégrante d'une éducation globale sur la condition humaine ; sa compréhension devait donc être intégrée dans la quête bouddhiste d'une sagesse complète. La médecine forme la seconde des cinq grands champs d'étude des études bouddhistes.
Khempo par deux fois.
Le jeune moine doué que Troru Tsenam était à cette époque montra une telle aptitude extraordinaire pour les études - comprenant souvent des sujets après une unique lecture et ajoutant parfois des détails que personne ne lui avait appris - que ses professeurs croyaient volontiers qu'il était la réincarnation d'un grand érudit. Ceci fut confirmé par le IIIème Shertse Rinpoché, qui déclara qu'il était une émanation du maître connu sous le nom de Bu sTon Pa. A Kathok, il reçut le titre de " Khempo des Cinq Disciplines ", un grand honneur, à peu près équivalent à un professorat, reconnaissance de ses prouesses dans tous les sujets majeurs d'étude.
En dépit des invitations de plusieurs monastères, dont celui dont il était issu à Troru, qui lui proposaient de diriger leurs universités, il fut gardé par Shertse Rinpoché à Kathok, où il approfondit sa propre compréhension sous la férule d'érudits en visite. Les troubles de 1956 dans les régions lointaines de l'Est du Tibet lui permirent de revenir à Troru, où il prit la chaire de l'université monastique, devenant ainsi Troru Khempo Tsenam. Il y fut responsable de l'éducation de quelques 30 tulkous et 200 moines pendant trois ans.
Emprisonné
Quand les Chinois annexèrent le Tibet en 1959, les monastères furent fermés et toute activité religieuse du cesser. Ceux des lamas qui n'avaient pas fui le pays et qui avaient échappé à la colère des forces chinoises durent se cacher. C'est ce que fit Khempo Tsenam pendant deux ans. Puis, en raison de sa haute position monastique précédente, il fut envoyé en prison dans la région de Pomi (spo.mes), où il resta dix ans.
Les conditions de détentions étaient dures, pas seulement physiquement mais aussi psychologiquement. Khempo Tsenam voit cette période de son passé avec un àil positif : " Je pouvais voir comme ceux qui se laissaient aller à des états de dépression souffraient, ajoutant une peine mentale aux souffrances du corps. Je réussis à garder mon esprit en paix et spacieux, selon l'enseignement bouddhiste. Je réalisais alors que ceci, comme n'importe quelle situation de la vie, était une opportunité de développement. J'essayais de réconforter mes compagnons de prison. Beaucoup d'entre eux étaient jeunes et doués, mais leur éducation n'était pas achevée. Je fis de mon mieux pour leur transmettre une partie de mon savoir médical et académique".
Cet enseignement avait lieu en secret, après l'extinction des feux la nuit. Il leur apprit à lire, écrire, mais il leur enseigna aussi la grammaire, l'éthique bouddhiste, la philosophie et d'autres sujets, en fonction de leur demande. Pendant cette période, qui fut une grande menace pour la culture tibétaine, il essaya de mettre sur le papier tout ce qu'il put de son savoir, sur des bouts de papier recueillis ici et là. Ceci qui devint progressivement un volume de littérature qui, malheureusement, fut découvert et détruit. Khempo Tsenam prit particulièrement soin d'assurer, du mieux qu'il pouvait, l'éducation des jeunes tulkous (lamas réincarnés) emprisonnés avec lui. Pomi était plus un camp de travail qu'une prison fermée et il eut la possibilité de récolter des herbes simples dans la campagne environnante pour soigner les prisonniers malades. C'était inestimable.
La clinique à Pomi
En 1971, cette utilisation évidente, en tant que médecin doué, par la communauté tibétaine et son immense savoir médical étaient devenus reconnus et appréciés par les autorités qui non seulement le relâchèrent mais aussi s'excusèrent formellement pour son emprisonnement. Ils justifièrent leur action en disant qu'il avait d'abord était pris pour un lama -mais il était en fait un docteur et donc quelqu'un d'une vraie utilité pour le peuple ; une erreur avait été faite et devait maintenant être rectifiée.
Après cette libération, Khempo Tsenam continua à traiter ses patients dans la région de Pomi, et la petite maison qu'il utilisait comme clinique devint connue sous le nom d'Hôpital de Pomi. Il y prépara ses propres médicaments à base de plantes, de minéraux et d'animaux locaux. Il ne pouvait pas préparer une bonne partie des compositions traditionnelles, car elles demandaient des ingrédients issus d'autres lieus du Tibet et d'autres pays. Quoiqu'il en soit, avec les années, Khempo Tsenam parvint à traiter quelques 10.000 patients à l'année. Sa renommée s'étendit.
La résurrection de la médecine tibétaine au Tibet
La période de 1977 à 1981, durant laquelle plus d'expression culturelle traditionnelle fut autorisée par les Chinois aux tibétains, fut celle d'une activité intense pour Khempo Tsenam et ceux comme lui. Ce fut le point de départ pour la restauration de la médecine tibétaine. Il voyagea, d'abord localement vers Derge puis vers les autres anciens centres médicaux du Kham et finalement vers Lhassa, pour faire un bilan de la situation et prendre contact avec les autres médecins tibétains.
A l'imprimerie de Derge, il trouva le texte de Taï Situpa sur la détoxification du mercure et la préparation de médicaments à base de mercure. Utilisant ce texte comme une base, il transmit les clés de ce procédé à des physiciens aptes, devenus ses apprentis et aides dans le complexe procédé alchimique requis. Grâce à lui, le mercure détoxifié fut préparé à Derge, puis à Chinghai et dans d'autres centres médicaux. Une fois que ces institutions utilisèrent le mercure détoxifié comme une préparation de base, il furent capables de produire le fameux Rinchen Rilbu -" Pilule précieuse " en le combinant avec d'autres pierres, herbes, etc…
En 1981, l'expertise de Khempo Tsenam fut réclamée par les autorités de Lhassa, la capitale de la Région Autonome du Tibet. Depuis cette époque, il s'est consacré à la restauration de l'Institut Astromédical de Lhassa (Men Tsee Khang). D'un petit bâtiment avec une poignée de docteurs, il mit en place un hôpital majeur d'enseignement, avec une population soignante et étudiante de mille personnes, plusieurs centaines de lits et une usine pour la production des médicaments. Une fois le Men Tsee Khang bien établi, Khempo Toru Tsenam créa un département d'enseignement plus avancé, qui a maintenant le statut d'université. Avec son centre auto suffisant dans la production des médicaments et sa clinique, il forma des centaines de médecins en médecine traditionnelle, avec aujourd'hui un niveau académique délevé. De plus, des équipements de médecine moderne sont ajoutés aux principes traditionnels.
En 1997, deux départements de recherche furent établis pour réaliser des travaux sur l'utilisation de la médecine tibétaine dans les nombreuses affections qui affligent le monde moderne. Ces tests devraient satisfaire les rigueurs de la recherche scientifique moderne. La médecine traditionnelle tibétaine semble aujourd'hui être devenue acceptable pour les autorités chinoises du fait de son efficacité. Un autre facteur non négligeable est son coêt relativement faible face aux traitements modernes qui requièrent des équipements chers. Cette reconnaissance signifie que les médecins diplômés dans des écoles d'état deviennent fonctionnaires salariés.
Cinq niveaux qualifient le doctorat. Le plus bas implique une formation théorique de trois ans sur la médecine traditionnelle suivis de quelques années de travail auprès de docteurs établis dans des hôpitaux ou des cliniques. Ceci donne le titre de " docteur " mais pas de degré universitaire. Le second niveau requiert une formation plus longue, dans un environnement universitaire et se termine par la remise d'un diplôme médical. Les trois niveaux restants sont atteints au long d'années de pratique et d'expérience à enseigner, faire de la recherche, publier des papiers, etc… Khempo Tsenam est l'un des rares détenteurs au Tibet du Cinquième Grade.
Le rétablissement principal de la médecine tibétaine a pris place lors de l'expansion d'hôpitaux - centres d'apprentissages dans les grandes villes. Comme les docteurs qui sont formés dans ces centres vont soigner les nomades dans les régions reculées, il est probable que, comme dans le passé, ils prennent des aides qui commenceront leur apprentissage dans la nature plutôt que dans une classe d'école.
A présent Khempo Tsenam est aujourd'hui directeur et professeur de médecine au Central Institute de Lhassa, professeur au centre bouddhiste avancé de Chine et éditeur en chef des volumes de médecine tibétaine de l'encyclopédie médicale chinoise. Il a écrit plusieurs livres majeurs et publié plus de 200 articles sur la médecine tibétaine.
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