À Canteleu, en région rouennaise, un lundi soir, j’ai posé un tableau de Maria Thun près de trois sachets ouverts. Je suis Lhamo Tsering, rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique. J’écris sur les rythmes, les cycles et la transmission des savoirs. Ce soir-là, j’ai voulu traiter mes semis comme mes lectures. J’ai perdu 47 euros avant de comprendre mon erreur.
La semaine où j’ai tout semé pareil
Je travaillais dans trois bacs en bois, avec une bande de sol lourd qui gardait l’eau. Il avait plu deux jours d’affilée. Puis le vent avait séché la surface en une croûte pâle. J’étais persuadée de bien faire. Le calendrier lunaire collait à mon dimanche libre, pas à mes cultures. Je me suis demandé si c’était la lune, ou juste mon envie de gagner du temps.
J’ai répété le même geste trois fois. Même profondeur. Même arrosage. Même tassement du terreau avec le plat de la main. Pour les salades, j’ai semé trop serré. Pour les carottes, j’ai oublié qu’une racine veut un lit de semences fin, sans mottes. Pour les haricots, j’ai choisi un jour que je croyais favorable, alors que la terre était encore froide. Dans les repères de l’Institut Shang Shung, les jours feuilles, racines et fruits demandent de regarder la plante réelle, pas seulement un symbole.
Le premier doute est venu au bout de 5 jours. Les salades ont levé de biais. Les carottes ont percé tard, puis de travers. Les haricots ont sorti des cotylédons pâles. J’ai passé 2 soirées devant les rangs, les mains encore poudrées de terreau. J’ai senti le piège très clairement. Ce repère était séduisant, mais je l’avais réduit à un tampon.
J’ai rouvert mes notes et relu mes annotations sur les jours feuilles, racines et fruits. J’avais oublié une chose simple : ce tri ne remplace ni la température du sol, ni l’humidité, ni le stade de la plante. Une carotte semée dans une terre trop froide boude. Un haricot semé trop tôt se crispe. Pour les salades, mon lit de semences était trop grossier, et l’arrosage avait tassé la surface. Ma licence en études asiatiques à l’Université de Paris m’avait appris à recouper avant de conclure. Je n’ai pas appliqué ce réflexe-là.
Ce que j’ai perdu en croyant bien faire
J’ai dû ressemer une partie des carottes 10 jours plus tard. J’ai repris plusieurs godets de salades. J’ai jeté 3 sachets entamés. J’ai passé 2 matinées à refaire les lignes. Le budget a encaissé le choc. Entre le terreau, les graines et les remplacements, ma faute m’a coûté 47 euros. J’ai aussi pris 27 jours de retard sur une partie des récoltes.
Les détails les plus agaçants sont restés les mêmes. Une étiquette de haricot collée de travers. Un arrosoir vide sur la paillasse. Et le rebord de fenêtre encombré par des godets serrés pendant 11 jours . Ce sont ces petits signes qui m’ont fait comprendre que je n’avais pas seulement semé des graines. J’avais semé ma propre précipitation.
Je ne fais pas de diagnostic de plante. Quand une germination bloque, je regarde aussi le sol, l’eau et l’exposition. Si le problème me dépasse, je demande l’avis d’un horticulteur du quartier ou je relis les fiches de l’INRAE. Je préfère cela à raconter n’importe quoi. Dans mon métier aussi, je sais qu’un repère sans recoupement ne vaut pas grand-chose.
Ce que j’aurais aimé savoir avant de recommencer
J’ai fini par séparer mes cultures au lieu de les pousser dans le même créneau. Les salades ont repris leur place sur une zone plus fine, avec un terreau tamisé. Les carottes ont attendu une terre plus meuble, sans cette croûte qui les bloquait. Les haricots ont patienté jusqu’à une chaleur plus stable. Le tableau est resté là, mais il n’a plus commandé seul.
Avant de semer ou de repiquer, je vérifie maintenant quatre choses. La température du sol. La finesse du lit de semences. L’humidité au toucher. La fenêtre météo des 48 heures qui suivent. Quand une pluie froide est annoncée, je laisse les sachets fermés. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est ce qui m’a évité de recommencer pour rien.
Je garde surtout l’image d’un matin de brouillard, avec trois étiquettes plantées de travers et les rangs mouillés devant ma fenêtre de cour. En passant devant le Jardin des Plantes de Rouen, j’y repense plusieurs fois. La lune n’efface pas la texture du sol. Elle ne remplace pas non plus la chaleur, la patience, ni le tri entre une salade, une carotte et un haricot. Cette erreur m’a coûté 47 euros et une semaine de travail, mais elle m’a rendue plus attentive.
Ce que la tradition tibetaine dit des cycles, et pourquoi c’est different
Dans le calendrier tibetain, que j’avais etudie aux cotes d’une enseignante du Men-Tsee-Khang en 2019, les cycles lunaires influencent la cueillette des plantes medicinales, pas leur semis. Le cardamome noir, par exemple, se recolte traditionnellement entre le 8e et le 15e jour du 8e mois tibetain, quand la lune est croissante. Le safran des hauts plateaux se cueille sur 11 jours precis. Le myrobolan se stocke 3 ans avant usage, selon une regle de maturation seche consignee dans le Gyushi. Rien de tout cela ne s’applique a mes carottes de region rouennaise.
J’avais confondu deux savoirs : le calendrier biodynamique europeen de Maria Thun, et les reperes lunaires tibetains de la pharmacopee. Les deux existent, les deux ont une coherence interne, mais aucun des deux ne se substitue au bon sens agronomique local. A Canteleu, la terre est lourde, argileuse, avec un pH autour de 7,2 selon une analyse que j’avais faite en 2022. Elle ne reagit pas comme un sol sableux de Dharamsala.
Un moment d’hesitation dans mon travail de redaction
En revenant a ma table de redaction, j’ai hesite a ecrire cet article. Je me suis demande si je ne melangeais pas ma vie de jardiniere amatrice avec ma mission de vulgarisation culturelle. Puis j’ai compris que la lecon etait la meme dans les deux domaines : un savoir mal contextualise se retourne contre nous. Je ne fais pas de diagnostic medical ni agronomique. Je partage des erreurs. Si le probleme depasse mon cadre, je renvoie vers un praticien ou un horticulteur qualifie, comme l’equipe du Jardin des Plantes de Rouen que j’ai consultee en novembre dernier.
Un dernier repere : dans les communautes tibetaines de Dharamsala que j’avais visitees en 2017, le jardinage medicinal s’appuyait sur 6 observations quotidiennes pendant la periode de germination. Je n’avais pas compris a l’epoque l’importance de cette regularite. Je l’ai comprise en la perdant dans ma region rouennaise, a Canteleu, quand j’ai voulu aller trop vite.
Un detail sur le calendrier lunaire tibetain
Le calendrier tibetain, base sur un cycle luni-solaire de 354 ou 384 jours selon les annees embolismiques, divise l’annee en 12 mois de 29 ou 30 jours. Chaque mois a 3 periodes rituelles : les 8 premiers jours, les 10 jours du milieu, et les 11 ou 12 derniers jours. Les medecins amchi choisissent certains jours pour preparer les pilules precieuses, appelees rinchen rilbu, qui demandent jusqu’a 108 ingredients et 21 jours de preparation. Je n’avais pas applique tout cela a mes semis rouennais, evidemment. J’avais juste confondu un cadre lunaire europeen biodynamique avec un rythme plus vague. A Canteleu, j’ai appris que la precision culturelle ne se transporte pas sans adaptation. C’est une lecon qui vaut aussi pour la redaction.


