Mon brouillon sur les quatre racines m’a enfin fait comprendre leur sens

mai 20, 2026

La lampe du bureau, dans mon appartement de Mont-Saint-Aignan, écrasait ma feuille A4. La page était déjà tachée de traits rouges, bleus et verts. À côté, mes notes de l’Institut Shang Shung tenaient à peine sous les flèches. Le mot rGyud bzhi disparaissait presque sous les corrections. Ce soir-là, seule à ma table, j’ai vu le désordre prendre le dessus. J’avais aussi une tasse de thé froid, posée sur le coin droit, et le capuchon du feutre bleu roulait contre la règle en métal. Je travaillais depuis 1 heure, avec ce petit froncement au coin des yeux qui vient quand le texte résiste. Et c’est là que j’ai compris que la page brouillonne disait plus vrai que la version propre.

Je pensais relire, pas redessiner toute la page

Dans mon travail de rédaction, je passe mes journées à remettre de l’ordre dans des textes tibétains sans faire semblant de tout savoir d’emblée. Depuis 2014, dans mon métier de rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique, je garde ce réflexe de prudence. Ma licence en études asiatiques à l’Université de Paris, obtenue en 2010, m’a appris à ne pas confondre familiarité et compréhension. Je relis, je déplie, je recoupe. Ce soir-là, je voulais juste revoir les quatre racines du rGyud bzhi, pas me lancer dans un chantier graphique.

Je m’étais dit que la lecture simple suffirait. J’avais déjà noté les titres, les renvois et quelques repères culturels en marge. Mais à l’écran, les translittérations tibétaines se ressemblaient toutes. J’ai vite perdu le fil. J’ai relu deux passages, puis un troisième. Tout me paraissait sec, empilé, presque interchangeable. Je sentais la même fatigue dans les yeux que devant une page trop serrée. J’ai hésité, puis j’ai pris la feuille blanche.

Le verdict est arrivé vite. La lecture seule m’a bloquée. Le brouillon m’a aidée. Ce qui a marché, ce n’est pas de retenir plus de mots, mais de voir leur place. La page nette rassure. La page sale, elle, m’a enfin montré la logique.

La feuille s’est couverte de flèches et c’est là que tout a basculé

La première lecture à l’écran m’a laissée avec une impression de bloc gris. Les quatre racines avaient beau porter des titres différents, tout semblait répétitif et interchangeable. Je passais de l’une à l’autre sans sentir de rupture nette. Les mêmes syllabes revenaient, les mêmes enchaînements aussi. J’avais beau connaître l’idée générale, je ne voyais pas encore comment chaque partie s’accrochait à la suivante. C’était plat. Un peu trop plat.

Alors j’ai commencé à dessiner. J’ai posé les quatre tantras sur une feuille A4, en arbre d’abord, puis en quadrants, parce que ma première tentative ne tenait pas debout. J’ai sorti 3 feutres, et j’ai souligné d’une couleur différente le nom, la fonction et les renvois. Le plan propre m’a pris presque 1 heure, avec les titres en haut, les flèches au milieu et quelques notes en marge. J’ai recommencé 3 fois, parce qu’un trait trop long me faisait perdre la lecture. Au bout de 20 minutes, je croyais avoir fini. Puis j’ai vu qu’une flèche manquait.

Mon premier essai a raté franchement. J’avais dessiné les quatre racines comme quatre cases isolées, bien rangées mais muettes. Sur le papier, ça paraissait propre. En pratique, j’ai aussitôt perdu la logique de passage d’une notion à l’autre. Je savais encore réciter les intitulés, mais je ne savais plus dire pourquoi l’un appelait l’autre. J’ai même eu un petit moment de blanc en remettant les noms tibétains dans l’ordre. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

Le basculement est venu quand la feuille s’est couverte de flèches, de marginales et de corrections. Là, j’ai vu que les répétitions n’étaient pas du remplissage. Elles servaient de rappel. La version propre gardait le costume. La page barrée, elle, montrait les coutures. Et c’est précisément ce brouillon qui m’a parlé, parce qu’il révélait les renvois entre les parties au lieu de les cacher.

Le déclic n’a pas été propre, il a été brouillon

Le vrai déclic est arrivé après 2 ou 3 relectures du même passage. J’ai ajouté moi-même les flèches entre les racines, puis j’ai senti la hiérarchie apparaître d’un coup. Le texte a cessé d’être opaque. J’ai compris où commençait le cadre général, où se plaçaient les explications, où passait la pratique orale, puis où s’ouvraient les applications plus concrètes. L’ordre comptait autant que les intitulés. Sans cet ordre, les titres restaient de simples étiquettes.

Ce que j’ai retenu, c’est la structure avant le détail. Je l’avais oublié en lisant trop vite. Je voulais tout apprendre par cœur avant de dessiner, et je me suis trompée. Le schéma m’a forcée à distinguer la charpente du contenu, puis les retours internes du texte. Cette nuance m’a paru nette quand j’ai relu une phrase qui liait un titre à un autre sans passer par l’explication intermédiaire. Là, j’ai compris que le plan ne décorait pas la lecture. Il la portait.

J’ai refait ce schéma 4 fois, une fois pour chaque racine. À chaque reprise, je mémorisais mieux l’ordre sans regarder mes notes. Ma mémoire visuelle a pris le relais. Je me suis mise à reconnaître les emplacements autant que les mots. Une tâche minuscule a tout changé aussi : entourer un mot tibétain que j’avais ignoré au début. En le cerclant, j’ai vu qu’il servait d’axe au reste de la page, comme un clou discret au milieu du bois.

Maintenant, je ne lis plus ces textes de la même façon

Aujourd’hui, je sais que je confondais lecture linéaire et compréhension d’ensemble. Je suivais les lignes comme on suit un couloir, alors qu’il fallait d’abord voir l’architecture. Sans cette vue d’ensemble, les fonctions se mélangent vite. Le schéma m’a appris à lever la tête avant de m’enfoncer dans le détail. C’est un geste simple, mais je ne l’avais pas pris assez au sérieux. Depuis, je le fais presque machinalement.

Si je devais refaire ce travail, je garderais la même méthode de dessin. Je ne me forcerais plus à tout retenir avant de sortir la feuille. Je ne laisserais pas non plus les noms tibétains seulement dans l’oreille. Le passage par la main m’a donné un appui que la lecture seule ne m’avait pas donné. En revanche, je serais plus rapide sur la première version, puis plus exigeante sur les renvois. J’ai appris cela en revoyant mes marges trop pleines après coup.

J’ai bien essayé, au fil des années, la prise de notes linéaire et la relecture sans dessin. Chez moi, cela a fini par produire une fatigue sèche. Pour une personne qui aime déjà les repères visuels, le brouillon vaut vraiment le détour. Pour une personne qui mémorise mieux en récit, un autre rythme peut mieux convenir. J’ai vu des lectrices et des lecteurs très à l’aise avec le texte seul, puis complètement perdus au moment d’expliquer la structure. Moi, j’ai besoin du trait sur le papier.

Je garde quand même une prudence. Si un passage reste flou malgré le schéma, je préfère retourner vers un enseignant tibétophone ou vers un praticien expérimenté. Et si la difficulté déborde vers un vécu émotionnel, je n’insiste pas seule dans mon coin. Là, je m’arrête et j’oriente vers un professionnel adapté. Le même réflexe me sert dans mon travail de rédaction, avec les repères de l’Institut Shang Shung en tête et, pour les textes plus historiques, le Centre de recherches tibétaines.

Ce que ce brouillon m’a appris sur ma manière d’apprendre

Ce soir-là, j’ai compris quelque chose de très intime sur ma façon d’apprendre. Une feuille presque illisible m’a donné une compréhension plus stable qu’une page propre. Ce n’était pas une idée abstraite. C’était visible sous mes doigts. Les traits, les ratures et les reprises m’ont aidée à tenir le sens. J’ai quitté la table plus calme, avec la sensation que le texte avait enfin pris forme.

Je regarde maintenant le désordre comme un indice, pas comme un échec. Quand une marge se remplit, je me méfie moins. Quand une flèche manque, je la trace. Quand une répétition m’agace, je vérifie si elle n’est pas là pour rappeler une articulation. C’est bête, mais ce regard-là m’a fait gagner du temps dans mon travail. Il m’a aussi rendu plus patiente avec mes propres erreurs.

Dans mes articles et dans mes échanges avec des lectrices et des lecteurs qui découvrent la médecine tibétaine, je garde cette même discipline. Je préfère désormais montrer une structure avant de charger le texte. Je me fie moins à la sensation de clarté immédiate. Une page propre peut mentir. Une page traversée de flèches dit par moments la vérité plus nettement. Et ce soir-là, c’est bien à côté de la version nette que j’ai compris les quatre racines, pas dedans.

Je n’ai pas saisi le rGyud bzhi quand ma page était sage et bien rangée. Je l’ai saisi quand elle a cessé de l’être, avec ses corrections, ses retours et ses marques de couleur. Depuis Mont-Saint-Aignan, entre mon bureau et les trajets vers Rouen, je garde encore cette leçon sous la main. Je la relis par moments comme une marge qui continue de parler.

Lhamo Tsering

Lhamo Tsering publie sur le magazine Médecine Tibet des contenus consacrés à la médecine traditionnelle tibétaine, à ses pratiques, à ses fondements et à son contexte culturel. Son approche repose sur la clarté, la progression et la mise en contexte des notions importantes, afin d’aider les lecteurs à mieux comprendre un sujet riche et souvent complexe.

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