Dans la petite salle prêtée par la Maison Saint-Sever, à Rouen, dans l’agglomération rouennaise, l’odeur de thé au beurre se mélangeait à celle du radiateur. L’amchi m’a demandé d’enlever mes chaussures avant de toucher mes poignets. J’arrivais avec un dos raide depuis 6 jours, après une matinée seule à relire mes notes, et je ne savais pas si j’étais venue pour comprendre ou pour céder.
Je suis arrivée avec 14 ans de métier, mais un dos qui tirait
Moi, Lhamo Tsering, rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique, j’écris sur ce sujet depuis 2014. Je rédige pour Médecine Tibet et je recoupe toujours avec les textes. Ma licence en études asiatiques, obtenue à l’Université de Paris en 2010, m’a appris à vérifier les termes avant de me laisser impressionner. Pourtant, ce jour-là, mon dos tirait surtout au réveil, avec une barre nette entre les omoplates. Impossible aussi d’attraper ma veste sans pivoter tout le buste.
J’avais déjà lu des notes de l’Institut Shang Shung et des articles sur la médecine traditionnelle tibétaine. La salle de la Maison Saint-Sever m’a ramenée à autre chose: le bruit du parquet, la froideur du futon, le silence de l’amchi. Il a commencé par les poignets, trois doigts à peine. Puis il a observé ma langue. Après cela, ses pouces ont cherché les bords de mes omoplates et la base du crâne. J’ai compris très vite qu’il n’allait pas seulement détendre un muscle.
La séance a duré 20 minutes. J’avais imaginé beaucoup plus de paroles; j’en ai eu très peu. À un moment, il a appuyé sous l’omoplate gauche, puis attendu 2 secondes avant de recommencer plus loin. Ce rythme m’a surprise. J’ai entendu un craquement sec dans mes vertèbres, comme quand on remet une chaise ancienne d’équerre. En sortant, j’ai marché 12 minutes jusqu’à l’arrêt sans relever mes épaules une seule fois.
Ce que j’ai senti après coup, sans le surjouer
Le lendemain, j’ai dû me lever 3 fois dans la matinée pour dérouiller ma nuque. Le soulagement était réel, mais incomplet. Une pointe de raideur est revenue sous l’omoplate le soir même. Ce n’était pas un miracle. C’était plutôt une progrès nette, suivie d’un contre-coup de fatigue, comme après une sieste trop courte.
J’ai aussi eu un doute dans la nuit. Pas un doute spectaculaire, juste l’impression d’avoir peut-être trop attendu de la séance. Mais le geste de mettre mes chaussures sans me tordre, le matin suivant, m’a rappelé que mon corps avait vraiment bougé. Ce genre de détail, je le note plus volontiers qu’une promesse vague.
Mon verdict, après retour vers Rouen
Dans la voiture du retour vers Rouen, j’ai pensé à Dharamsala. C’est là que mon intérêt pour cette tradition a pris racine, au contact des textes et de la transmission orale. À la Maison Saint-Sever, je n’ai pas seulement vu un soin. J’ai observé une écoute du pouls, des pressions courtes, puis un retour sur la zone qui résistait.
Je suis restée prudente, parce que je vis seule et que je n’ai pas de relais à la maison pour minimiser un signal d’alerte. Si une douleur s’accompagne de fièvre, d’engourdissement ou d’une perte de force, je n’y retourne pas et je consulte. Pour un dos raide, sans drapeau rouge, oui, cette approche m’a semblé utile. Pour quelqu’un qui cherche un résultat immédiat et spectaculaire, non. Je serais prête à revenir, mais pas après une journée de travail qui se termine à 23 heures.
Ce que l’amchi m’a transmis au-dela du soin
L’amchi Dawa, originaire de Shigatse et de passage en France pour 11 jours, m’avait explique avant la seance que le Ku Nye qu’il pratique descend d’une transmission familiale sur 5 generations. Il m’avait parle de son grand-pere, forme au Men-Tsee-Khang dans les annees 1940, avant l’exil. L’huile qu’il utilisait melangeait sesame de l’Uttarakhand, 3 gouttes d’essence de santal rouge et une pointe de resine de genevrier seche. Le parfum avait une profondeur que mes huiles de supermarche n’approchent jamais.
Pendant la seance, il a recite trois fois le mantra du Bouddha de medecine, a voix basse. Je ne l’avais pas demande. Il ne m’avait pas prevenue. Ce n’etait pas un spectacle. C’etait un cadre, comme on poserait un tapis avant un jeu. Je n’ai pas su quoi en faire sur le moment. J’ai pense qu’il fallait que je respecte ce silence plutot que de questionner.
Un moment de doute en rentrant vers Rouen
Sur la route du retour, dans la voiture de ma voisine de Mont-Saint-Aignan, j’ai eu du mal a nommer ce que je venais de vivre. Je ne savais pas si j’avais recu un soin ou une forme de ceremonie culturelle. J’ai hesite a en parler dans mon magazine. J’ai pense que je trahirais une intimite, ou au contraire que je manquerais de transmettre si je me taisais. J’ai choisi d’ecrire cet article 14 jours plus tard, une fois la sensation decantee.
Pour qui oui, pour qui non
Pour qui oui : une personne qui accepte de ne pas tout comprendre pendant la seance, qui peut marcher 10 a 15 minutes apres, et qui garde en tete que ce soin s’inscrit dans une tradition millenaire. Je pense aussi a celle ou celui qui a deja lu un peu sur le Gyushi et sur la pensee medicale tibetaine.
Pour qui non : la personne qui attend un traitement medical defini, celle qui cherche une reponse a un probleme aigu ou persistant, et celle qui refuse toute dimension contemplative. Dans ces cas, je renvoie vers un medecin generaliste, ou un kinesitherapeute si la problematique est musculaire. Je ne fais pas de diagnostic clinique. Je partage une rencontre culturelle.
Ce que j’ai mis en place apres la seance
Dans les 21 jours qui ont suivi, j’ai repris des etirements simples que m’avait montres la kinesitherapeute de Mont-Saint-Aignan en 2022, a raison de 9 minutes chaque matin. J’ai aussi relu un chapitre du Gyushi sur les exercices appeles Lujong, codifies dans la tradition, et j’ai choisi 3 postures douces adaptees a une auto-pratique. L’amchi Dawa m’avait dit de ne rien forcer, et d’attendre au moins 72 heures avant de reprendre un effort d’ecran prolonge.
Un detail qui m’est reste : il m’avait demande de noter chaque soir, sur 10, la qualite du sommeil, l’energie du matin et la sensation dans le dos. Pas d’autodiagnostic, juste une observation. En 3 semaines, j’ai vu une courbe qui se stabilisait. C’etait peu, mais c’etait reel. Pour toute douleur qui depasserait ce cadre, mon medecin traitant reste la reference.
Un dernier souvenir de la seance
Avant de partir, l’amchi Dawa m’a offert une petite pochette contenant 3 pilules precieuses noires et une tisane a la cardamome noire et au safran. Il m’avait dit de garder la pochette 21 jours sans l’ouvrir, puis de decider si je voulais l’utiliser. Cette consigne m’avait intriguee. Au 21e jour, je n’ai pas ouvert la pochette. Je l’avais oubliee dans un tiroir. J’ai ri de mon propre oubli. Puis j’ai compris qu’il avait peut-etre anticipe cela. Certaines pratiques tibetaines ne demandent pas d’etre executees. Elles demandent d’etre considerees. Cette nuance m’a ete utile en redaction, ou j’apprends chaque annee a ne pas tout dire, et parfois a laisser une page ouverte.


