Mon avis après avoir pris les trois humeurs tibétaines au sérieux

juin 3, 2026

Je suis Lhamo Tsering, rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique. J’écris depuis la région rouennaise. Le 12 février, dans un café de la rue Jeanne-d’Arc à Rouen, un mug ébréché a laissé de la buée sur la vitre froide. Je relisais des notes du Men-Tsee-Khang à 23h10. Ce détail m’a ramenée à une idée simple : les trois humeurs tibétaines décrivent d’abord un climat, pas un caractère.

Le jour où j’ai cessé d’y voir un simple tempérament

Avec 14 ans de travail rédactionnel derrière moi, j’ai vu combien un même récit change quand le cadre change. Un lecteur me décrivait des réveils vers 4 heures, une tête qui partait en miettes après un trajet de 27 minutes, et des repas avalés trop vite. J’aurais autrefois rangé cela dans la case du nerveux. Là, j’ai compris que le froid de la pièce, les horaires cassés et la fatigue du soir pesaient autant que son caractère.

Ma licence en études asiatiques à l’Université de Paris, obtenue en 2010, m’a appris à ne pas plaquer un sens unique sur un mot tibétain. Dans les textes, rlung, mkhris pa et bad kan ne parlent pas d’un moi figé. Ils renvoient à des états qui bougent avec le souffle, la digestion, la chaleur ou la lourdeur. Quand je relis cela, je pense au dîner sauté, à la soupe trop grasse, puis à la nuit hachée qui suit.

Célibataire et sans enfant, je vois aussi ce que le bruit fait à mon propre rythme. Après une soirée de transmission culturelle qui se termine tard, je lis les mêmes notions avec moins de distance. Ma tête devient plus sèche et plus dispersée. Cela m’a aidée à arrêter de traiter les humeurs comme un schéma propre sur du papier. Je les ai vues comme un état traversé par la journée entière.

Le détail qui m’a fait basculer, c’est la vapeur du thé posée sur la vitre froide pendant qu’un lecteur me parlait de ses nuits courtes. J’ai vu, d’un coup, que la tradition ne rangeait pas la personne dans une boîte. Elle la lit comme un climat vivant, avec ses courants, ses variations et ses excès du moment.

Ce qui fait la différence quand je les relis de près

Quand je les relis, je ne vois pas trois étiquettes psychologiques. Je vois rlung pour le mouvement, l’instabilité et la dispersion. Je vois mkhris pa pour la chaleur, l’intensité et la montée. Je vois bad kan pour la lourdeur, l’inertie et l’accumulation. Dans un échange au Centre de recherches tibétaines, j’ai trouvé une manière plus nette de les penser comme des tendances qui touchent le corps entier.

La logique d’équilibre compte plus que le portrait fixe. Une même personne peut passer d’un désordre de vent à une lourdeur de mucus selon la saison, un repas pris à 21h40, une nuit trop courte ou une tension familiale qui traîne depuis 3 jours. J’ai mis du temps à le comprendre. Je cherchais une cohérence de tempérament là où il y avait surtout une réaction au contexte.

Les indices concrets me guident mieux que les grands mots. Je regarde la sécheresse de la peau, la chaleur du visage, la lenteur du geste, la lourdeur après le déjeuner, ou l’agitation qui ne laisse pas poser une phrase. Ces signes ne valent jamais seuls. Ils comptent dans leur combinaison, avec l’heure, la table, le bruit et le sommeil de la veille.

Un exemple très simple m’a servi de repère. Dans le train entre Rouen-Rive-Droite et Mont-Saint-Aignan, j’ai noté un carnet bleu taché de thé vert pendant que les rails coupaient ma lecture. Cette scène m’a appris à ne pas séparer le texte du corps qui le lit. C’est là que je quitte la lecture de caractère pour entrer dans une lecture d’interaction.

Là où ça coince quand je veux l’appliquer trop vite

J’ai eu un vrai doute quand j’ai voulu utiliser cette grille trop mécaniquement sur un cas familial complexe. J’avais sous les yeux un récit brouillé, et je sentais la tentation de surinterpréter des gestes ordinaires comme s’ils signaient tout un déséquilibre interne. Je me suis peut-être trompée à ce moment-là. La tradition devient vite séduisante quand elle donne l’impression d’expliquer trop vite.

Une scène m’a stoppée net. Un enfant dîne à 22h05, devant un écran, après un après-midi bruyant, pendant que la fatigue parentale se lit sur les épaules et dans les silences. Le repas avalé en 12 minutes, la lumière bleue, le coucher repoussé : tout cela pèse plus qu’une simple case rlung ou bad kan. Sans le contexte, je me serais trompée de piste.

Pour garder un appui moderne, j’ai relu les repères de l’Institut Shang Shung sur la place du rythme, du repos et de l’observation fine. Je me suis aussi appuyée sur le Centre de recherches tibétaines, qui garde cette attention au contexte vivant plutôt qu’à une lecture sèche des signes. Je ne prends jamais ces textes pour une validation médicale. Je les garde comme des repères culturels et pratiques, rien .

Dès qu’il y a une souffrance durable, un sommeil vraiment abîmé, une inquiétude qui tourne en boucle ou une difficulté psychique lourde, j’oriente vers un médecin ou un psychologue spécialisé. Là, je ne joue pas à la devinette. La grille tibétaine peut aider à lire un climat, mais elle ne remplace ni un bilan ni une prise en charge quand la situation dépasse le cadre.

Cette limite m’a rendue plus rigoureuse. Au début, mon enthousiasme me faisait croire que tout était lisible par les humeurs. Aujourd’hui, je trouve la prudence plus solide que l’emphase. Je préfère une lecture un peu plus lente qu’une explication trop brillante qui passe à côté de l’important.

Mon verdict : pour qui oui, pour qui non

POUR QUI OUI Je trouve cette notion précieuse si tu veux comprendre une personne dans son milieu, et pas dans une case. Elle me parle, parce que je travaille depuis 14 ans à relier le corps, les rythmes et le cadre de vie dans mes articles. Elle vaut aussi pour quelqu’un qui lit déjà sur Sowa Rigpa, qui accepte une progression lente, et qui veut saisir comment le souffle, le repas, la saison et les liens changent une journée. Je la garde enfin pour une personne qui s’intéresse à Yuthok Yonten Gonpo sans exiger une réponse binaire au bout de 2 pages.

POUR QUI NON Je la trouve moins utile si tu cherches une explication immédiate, purement psychologique, ou une réponse qui se tranche en 3 questions. Elle m’a paru trop ouverte pour quelqu’un qui veut un protocole net, sans place pour le contexte, le rythme ou la part d’interprétation. Je la déconseille aussi à la personne qui attend une lecture médicale ou un résultat mesurable, parce que ce n’est pas le terrain de cette grille. Si tu n’aimes pas qu’un cadre demande du temps, tu vas t’impatienter très vite.

J’ai envisagé d’autres portes d’entrée, et je les garde en tête. Une lecture plus occidentale du tempérament m’aide à classer. Une approche du stress m’aide à repérer la surcharge. Un cadre clinique classique m’aide à rester prudente quand les signes se durcissent. Mais aucune de ces voies ne me donne ce mélange précis de rythme, de saison, d’alimentation et de lien que je retrouve dans les textes tibétains.

Mon verdict reste donc simple. Je garde les trois humeurs tibétaines parce qu’elles me font lire la personne comme un être traversé par son environnement, pas comme un tempérament figé. Pour quelqu’un qui accepte de suivre le rythme, le sommeil, les repas et la saison, c’est oui. Pour quelqu’un qui cherche une réponse rapide ou un avis médical, c’est non. Quand je relis mes notes du Men-Tsee-Khang à Rouen, je reviens toujours à cette idée, et elle tient encore.

Lhamo Tsering

Lhamo Tsering publie sur le magazine Médecine Tibet des contenus consacrés à la médecine traditionnelle tibétaine, à ses pratiques, à ses fondements et à son contexte culturel. Son approche repose sur la clarté, la progression et la mise en contexte des notions importantes, afin d’aider les lecteurs à mieux comprendre un sujet riche et souvent complexe.

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