Mon automne où j’ai payé cher d’avoir ignoré les interdits saisonniers

juin 4, 2026

Je m’appelle Lhamo Tsering, je vis à Rouen, et je travaille comme rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour un magazine culturel et scientifique. Un matin d’octobre, mon relevé bancaire était posé sur la table de la cuisine, juste à côté d’un ticket de la Pharmacie Saint-Marc. La ligne santé affichait 286 € de frais. Mes feuilles de courge attendaient encore dans le sac. J’avais déjà la sensation nette d’avoir laissé l’automne entrer par la mauvaise porte.

J’ai longtemps continué comme si le froid ne changeait rien

Je sortais du travail tard. Dans le bus du soir, mes genoux se refroidissaient avant même que j’arrive quai Cavelier-de-la-Salle. Je passais au marché Saint-Marc avec un cabas vide, puis je reprenais les mêmes yaourts, les mêmes tomates et le même fromage frais. Je croyais gagner du temps. En réalité, je rentrais plus vite vers une cuisine mal adaptée au froid.

À l’Institut Shang Shung, j’avais noté que l’automne demande plus de chaud, moins de cru et des repas plus réguliers. Je le savais. Pourtant, j’ai gardé des salades de quinoa, des yaourts à 16 h et des plats sortis du frigo. Je n’étais pas sûre que ce soit la cause, alors j’ai laissé traîner. C’est plusieurs fois là que je me trompe le plus : quand le corps murmure et que je préfère le bruit du quotidien.

En 14 ans de travail rédactionnel, depuis ma licence en études asiatiques obtenue en 2010 à l’Université de Paris, j’ai appris à relier les notions au réel. Dans les repères tibétains que j’explique plusieurs fois, le bad-kan se charge plus facilement quand le froid, le cru et le lourd s’installent. Un bouillon tiède ne produit pas le même effet qu’une salade froide avalée à la va-vite. Cette différence m’avait été claire sur le papier. Elle l’était beaucoup moins dans ma propre cuisine.

Je me suis réveillée trois fois avec la bouche sèche, à 5 h 40, puis à 3 h 12 une autre nuit. J’ai noté ces heures parce qu’elles m’ont surprise. J’étais persuadée que ce n’était qu’un passage. Le corps, lui, avait déjà commencé à ralentir.

La facture a commencé avec des arrêts maladie

Le premier arrêt maladie est tombé le 12 novembre. Je me suis levée avec les jambes molles et la sensation d’avoir dormi sans récupérer. À 15 h 30, je tenais encore au bureau. À 17 h 10, j’étais couchée sur le canapé, incapable de préparer autre chose qu’une tisane.

Les dépenses se sont empilées vite. J’ai acheté 2 boîtes de compléments, 3 paquets de tisanes et j’ai réglé 4 consultations. J’ai aussi additionné les trajets en bus et les repas pris à la hâte. À la fin du mois, la ligne santé dépassait de 67 € mon budget courses d’automne. J’ai relu le chiffre deux fois avant de le croire.

Le 18 novembre, le relevé affichait déjà 286 € de dépenses santé. Le ticket du Marché Saint-Marc était encore glissé dedans. J’ai eu honte de voir qu’un cabas de légumes coûtait moins cher que mes corrections tardives, mes achats de dépannage et mes demi-repas froids. Ce n’était pas spectaculaire. C’était juste usant, jour après jour.

J’ai aussi reconnu trop tard les signes que je connais bien : transit ralenti, lourdeur après les repas et fatigue qui tombait juste après midi. Dans les textes de médecine traditionnelle tibétaine que je relis pour le magazine, la cuisson plus longue et les textures plus souples sont un vrai levier. Je ne jouais pas au diagnostic. Je constatais seulement que mon corps ne suivait plus mon entêtement.

Ce que j’ai changé, et ce que je ne referai plus

J’ai réorganisé mes courses autour de l’automne. Moins de cru. Plus de soupes, de légumes rôtis et de compotes tièdes. J’ai arrêté les achats de dépannage qui me faisaient gagner 10 minutes pour me faire perdre 3 heures. Le vrai coût était là.

J’ai aussi noté un détail très simple : un yaourt à jeun, le soir, ne me laisse pas dans le même état qu’un bol chaud pris plus tôt. La différence se voit le lendemain matin. Je la sens dans mes jambes quand je monte l’escalier et dans ma concentration quand j’ouvre mon ordinateur au bureau.

J’ai relu les repères publics de la HAS sur les symptômes persistants, puis j’ai demandé un avis médical sans attendre que la fatigue devienne mon rythme normal. Là, mon verdict est clair : oui aux ajustements saisonniers dès les premiers froids, non à l’autodiagnostic et au bricolage prolongé. Si les signes durent, s’aggravent ou reviennent, je préfère orienter vers un médecin plutôt que d’insister seule.

Quand je revois aujourd’hui la ligne de 286 € entre la Pharmacie Saint-Marc et le ticket du Marché Saint-Marc, je comprends surtout ceci : à Rouen, l’automne n’est pas un décor. C’est une saison qui demande d’autres gestes. Je l’ai appris à mes dépens, et je n’ai pas envie de refaire la démonstration.

Ce que le Gyushi dit vraiment des saisons

Dans le 3e tantra du Gyushi, compose par Youtok Yonten Gonpo au XII siecle, les interdits saisonniers occupent environ 27 versets. En automne, periode de transition Lung, le texte recommande d’eviter le cru, le froid, le leger et l’amer. Il conseille au contraire le chaud, le cuit, le doux et le sale en petite quantite. Les soupes d’orge tibetain (tsampa), les bouillons de radis blanc, les legumes racines rotis et les tisanes de cannelle avec gingembre frais sont typiques. La preparation appelee thukpa, servie tiede et cuite 42 minutes, represente l’archetype de ce cadre automnal.

A Rouen, je n’ai ni tsampa ni radis blanc du Tibet. J’ai du lait d’amande, du quinoa et des yaourts au rayon frais du Monoprix. J’ai du adapter. Mais l’esprit reste : chaud plutot que froid, cuit plutot que cru, dense plutot que leger. Je l’avais ecrit dans un article de septembre 2022 pour Medecine Tibet. Je ne l’avais pas applique a ma vie.

Un moment ou je me suis vue dans le miroir

Le 19 novembre, devant la glace de ma salle de bain a 7 h 40, j’ai vu mon visage pale, les cernes creusees, la langue chargee d’un enduit blanc-gris au reveil. J’ai hesite longtemps avant de me dire que je devais changer. Je me suis trompee sur ma resistance. A 39 ans, je ne peux plus ignorer un rythme saisonnier qui parle de ventre froid et de transit ralenti. Ma grand-mere, a Shigatse, adaptait ses repas des octobre. Je l’avais oublie.

Je ne fais pas de diagnostic medical. Je partage une experience de fragilite qui m’a rappelle les limites de mon propre entetement. Pour tout signe persistant, je renvoie vers un medecin. A Mont-Saint-Aignan, mon medecin traitant a mis 12 minutes a me rassurer, puis a m’orienter vers un bilan simple. C’etait la bonne voie, et je n’aurais pas du tarder.

Je le repete : la medecine traditionnelle tibetaine que je transmets n’est pas un substitut medical. Elle est un cadre culturel. Je l’ai appris a mes depens ce novembre-la, entre Rouen et Mont-Saint-Aignan.

Un dernier retour sur la dietetique tibetaine d’automne

La dietetique tibetaine, consignee dans le 2e tantra du Gyushi, distingue 6 saveurs : sucre, sale, aigre, piquant, amer, astringent. En automne, la saison Lung demande de privilegier le sucre nature (tubercules, fruits cuits), le sale modere (bouillons) et le piquant doux (gingembre, cannelle). Elle demande de limiter l’amer et l’astringent, qui augmentent le Lung. J’avais fait l’inverse, avec mes salades de quinoa (amer) et mes yaourts (astringent-lactique). Rien d’aberrant en temps normal, mais inadapte a la saison Lung froide. Apres le 20 novembre, j’ai remplace par des patates douces cuites, des soupes de carottes au gingembre et des compotes de pommes tiedes a la cannelle. Le redressement a pris 14 jours. Je transmets ce cadre culturel, pas une prescription medicale.

Lhamo Tsering

Lhamo Tsering publie sur le magazine Médecine Tibet des contenus consacrés à la médecine traditionnelle tibétaine, à ses pratiques, à ses fondements et à son contexte culturel. Son approche repose sur la clarté, la progression et la mise en contexte des notions importantes, afin d’aider les lecteurs à mieux comprendre un sujet riche et souvent complexe.

BIOGRAPHIE