La veille du rendez-vous, j’ai relu 7 nuits de notes sous la lampe de chevet, dans mon appartement à Rouen, près de la place du Vieux-Marché. Le carnet glissait sur mes genoux. J’y ai retrouvé la même suite : coucher tard, réveil vers 3 h, rêve d’eau froide, puis cœur qui battait trop vite au réveil. J’étais seule, et j’ai compris trop tard que la mémoire du matin était moins fiable que le papier.
Le soir où j’ai cru que je me souvenais de tout
Je me suis installée à la table de la cuisine, avec la tasse de thé déjà froide à gauche et le stylo coincé entre deux pages. Ce détail m’a agacée plus que je ne l’aurais cru. J’ai laissé le tri au lendemain matin. C’était ma première erreur.
Je n’avais noté qu’une semaine, pas le début du motif. J’avais rempli les cases avec « étrange », « agitée », « mal dormi », sans écrire l’heure du réveil. J’avais même commencé la page du mardi avec le souvenir du vendredi. Tout s’est mélangé. Le carnet ressemblait à un brouillon, pas à une chronologie.
Quand j’ai relu mes 3 nuits les plus nettes, le même schéma est revenu presque à l’identique. Coucher après 23 h 30, réveil vers 2 h 50, rêve d’eau froide ou de poursuite, puis bouche sèche. Le cœur tapait fort, au point de me couper la respiration quelques secondes. J’avais compris le fil conducteur trop tard pour le présenter clairement.
Devant le praticien, j’ai perdu le détail qui changeait tout
Devant le praticien, le silence m’a coupé net. La pièce était calme, avec le radiateur qui claquait par à-coups, et mon carnet restait ouvert sur la mauvaise page. Il m’a demandé l’heure des réveils, et j’ai hésité entre 2 h 40, 3 h 10 et l’aube. Je me suis entendue parler d’un mauvais sommeil général. J’ai senti la gêne monter, parce que je perdais le détail qui comptait.
J’ai résumé mes nuits en une impression générale, sans la texture du rêve. Pas d’eau froide. Pas de chute. Pas de poursuite. J’avais aussi oublié la bouche sèche et le cœur qui tape fort. À voix haute, j’ai compris que mon récit s’aplatissait.
Le lien que je n’ai pas fait assez vite, c’était celui entre sommeil léger, réveils précoces et pensées qui tournent. Dans le langage tibétain, ce trio m’orientait vers un terrain de rLung, pas vers une simple nuit hachée. Ma formation continue à l’Institut Shang Shung m’avait pourtant appris ce type de nuance. Je l’ai laissée de côté parce que je voulais raconter un rêve propre, au lieu de raconter une nuit réelle.
Le pire, c’est que j’ai eu un doute très concret en voyant le temps filer. Je me suis demandé si j’étais en train de gaspiller ce rendez-vous. Le carnet était dans ma main, mais il ne me servait presque pas. Cette seconde-là m’a fait plus mal que le reste.
Ce que j’ai compris en relisant mes nuits
Dans mes 14 ans de travail rédactionnel pour le magazine Médecine Tibet, j’ai vu revenir la même confusion dès qu’une note manque. Après coup, j’ai rouvert mes pages le soir même, et tout s’est remis en place. Les rêves les plus marquants revenaient après un repas lourd ou pendant une journée tendue. Au bout de 3 nuits, le réveil vers l’aube revenait avec une régularité gênante. Je n’avais pas vu un rêve isolé. J’avais laissé passer un motif.
Ce que j’avais sous-estimé, c’est la force de trois mots écrits au réveil. Avec l’heure, l’émotion dominante et un détail sensoriel, froid, lourdeur ou étouffement, un enchaînement ressort vite. Un carnet de 3 rêves répétitifs suffit déjà pour faire apparaître la répétition. Là, ma licence en études asiatiques, obtenue à l’Université de Paris en 2010, m’a servi. Elle m’a appris à lire une trace sans lui inventer une histoire.
J’ai perdu une semaine d’observation utile, puis un rendez-vous où j’ai dû reconstruire de mémoire ce que j’aurais pu montrer en 30 secondes. Ce n’était pas seulement frustrant. C’était bête. J’avais porté mes notes pendant des jours pour finir avec une version appauvrie de mes propres nuits. Mon énergie a suivi la même pente.
J’ai aussi recoupé mon ressenti avec les repères de l’Institut Shang Shung sur le sommeil et l’agitation mentale, sans leur faire dire plus que ce que j’avais compris. Le croisement allait dans le même sens que ce que j’avais vu chez moi. Ce n’était pas une preuve médicale, juste un faisceau cohérent. Cela m’a évité de prendre mon flou pour une vérité.
Ce que je fais maintenant, et ce que je ne laisse plus filer
Depuis, je laisse un carnet ou le téléphone au bord du lit, avec l’heure prête à être notée. Au réveil, j’écris 3 mots tout de suite, puis l’heure, puis un détail sensoriel. Eau froide. Bouche sèche. Sensation d’étouffement. Je ne cherche pas une belle phrase. Je cherche la trace qui disparaît en 5 minutes, avant la douche ou le café.
Le soir précédent un rendez-vous, je relis ces notes comme une chronologie, pas comme un récit littéraire. J’ai compris que la mémoire du matin ment dès qu’elle se fatigue. Sans support, je mélangeais les nuits et je donnais un seul visage à des scènes différentes. Avec la chronologie, je garde le fil, pas l’impression. C’est plus sec, mais c’est ce qui tient.
Quand les réveils précoces, l’anxiété ou le sommeil cassé s’installent, je ne fais pas semblant de tout comprendre seule. Là, franchement, je m’arrête et j’oriente vers le bon spécialiste quand c’est nécessaire, parce que mon rôle s’arrête au récit et à la lecture des repères. Oui pour qui veut repérer un motif concret au réveil. Non pour qui cherche une interprétation toute faite. Je sais ce que je regarde, et je sais aussi ce que je ne peux pas trancher.
J’ai raté le plus important en oubliant ce rêve. J’ai perdu 7 nuits d’observation utile pour une impression vague. Si j’avais su que l’eau froide, la poursuite et le réveil vers 2 h 40 tenaient ensemble, j’aurais gagné une lecture bien plus nette. En partant de 3 mots et d’une heure précise, le motif apparaît avant même le rendez-vous. J’aurais dû comprendre que le rêve oublié n’était pas un détail, mais la pièce qui reliait mon stress, mon coucher tardif et mon sommeil haché.


