J’ai cru qu’un seul rendez-Vous chez l’amchi suffirait, et je me suis trompée

mai 19, 2026

Quand l’amchi m’a demandé la couleur exacte de mes urines du matin, j’ai senti mon visage chauffer. J’étais assise à son cabinet avec un ticket TER Rouen-Rive-Droite encore plié dans la poche de ma veste, et mes 186 euros me semblaient déjà lourds.

Le jour où j’ai attendu un verdict trop vite

Je suis arrivée un mardi de novembre, après 3 jours de fatigue collée aux épaules, persuadée qu’en 45 minutes je repartirais fixée. Dans la pièce, le radiateur sifflait et une tasse de thé au jasmin refroidissait près de l’amchi.

Je vis en région rouennaise et je suis rédactrice spécialisée en médecine traditionnelle tibétaine pour le magazine culturel et scientifique Médecine Tibet. Pourtant, ce jour-là, je n’ai pas su faire ce que je conseille d’ordinaire aux autres : observer sans conclure trop vite.

L’amchi a pris le pouls, regardé ma langue, puis il a demandé le sommeil, la digestion et l’appétit sans hausser le ton. Ses 3 doigts ont passé sur les 3 positions du poignet, puis il a évoqué rLung, mKhris-pa et Bad-kan. J’avais répondu trop vite pour suivre.

Je minimisais la langue très chargée au réveil, les urines plus foncées, la frilosité, la lourdeur après le déjeuner et l’irritabilité du soir. Je me suis rendue compte que je regardais ma journée comme une suite de petites gênes, alors qu’il la lisait comme une carte qui change après chaque repas.

Les signaux que j’ai laissés passer

Je n’avais pas noté l’heure exacte où la lourdeur arrivait. Je ne savais plus si c’était à 12 h 30 ou après 15 h. Je n’avais pas consigné non plus la couleur, la vapeur, le dépôt ni l’odeur des urines du matin.

J’ai aussi oublié un détail bête : mon carnet restait au fond du sac, sous le parapluie et la carte de bus de l’agglomération rouennaise. Sur le moment, je croyais qu’une impression suffisait. En réalité, elle brouillait tout.

Le Centre de recherches tibétaines m’a servi plus tard de repère, parce que ses travaux rappellent l’intérêt d’un récit daté et d’une observation suivie. À l’Institut Shang Shung, où j’ai appris ces bases, on insistait déjà sur cette discipline. Le premier rendez-vous avait seulement dessiné une carte d’ensemble. Il ne donnait pas encore un terrain figé.

À la sortie, j’ai traversé la gare de Rouen-Rive-Droite avec la sensation d’avoir payé 186 euros pour une réponse incomplète. J’ai même douté du praticien pendant 1 heure entière, puis j’ai compris que c’était ma manière d’attendre qui était fausse. Il ne cherchait pas un verdict immédiat, mais une cohérence entre pouls, langue, urines du matin et vie de la semaine.

Quand le deuxième rendez-vous m’a remise à ma place

Je suis revenue 5 jours plus tard, après une meilleure nuit, un dîner plus léger et 1 journée moins chargée. Le pouls ne racontait déjà plus exactement la même histoire. L’amchi a noté le changement, puis il a laissé passer un silence.

J’ai compris à ce moment-là que le suivi ne répétait pas la première séance. Il servait à voir comment le corps bougeait après quelques jours de correction. Un pouls du lundi ne disait pas la même chose qu’un pouls du vendredi, surtout après un repas décalé ou une nuit trop courte.

Le vrai coût, ce n’était pas seulement l’argent. C’étaient aussi 2 allers-retours, 1 après-midi entière et le temps perdu à tout réexpliquer. J’avais transformé une première lecture en examen final.

Ce que j’aurais dû savoir dès le départ

J’aurais dû noter pendant 3 jours l’heure des repas, le sommeil, la digestion, l’énergie, la langue au réveil et l’aspect des urines. J’aurais aussi noté le moment exact où la frilosité et l’irritabilité montaient. Avec 6 repères précis, je serais arrivée avec des faits, pas avec un flou honteux.

Si les signes deviennent plus lourds, si la douleur change ou si l’épuisement devient inhabituel, je ne m’acharne pas sur une seule lecture. Je prends aussi un avis médical adapté. Je n’ai pas envie de rejouer la scène de la langue chargée en la prenant pour un détail.

Oui, ce cadre peut aider une personne qui accepte de revenir 2 fois et de noter ce qu’elle vit au quotidien. Non, il ne convient pas à celle qui veut une réponse instantanée dès la première chaise. De mon côté, j’aurais gagné à regarder mes urines du matin, à dater mes repas et à laisser tomber la honte.

Ce que j’aurais du preparer avant le premier rendez-vous

Dans la tradition tibetaine que j’ai etudiee a l’Institut Shang Shung, l’amchi attend 3 types d’informations : le mode de vie sur les 7 derniers jours, les signes du corps au reveil et au coucher, et les reperes alimentaires saisonniers. L’amchi Tenzin, que j’avais rencontre a Elbeuf en 2023, m’avait explique qu’il recueillait generalement 23 a 27 elements avant de commencer la lecture du pouls. Je n’en avais prepare que 4. Voila l’ecart.

J’aurais du noter pendant 3 jours complets : l’heure exacte des repas et leur composition, la qualite du sommeil sur 10, la frequence et la couleur des selles, la couleur et l’odeur des urines du matin, la sensation de froid ou de chaleur aux extremites, l’humeur en matinee et en soiree, et l’activite physique mesuree en minutes. Ces 7 reperes multiplies par 3 jours font 21 entrees de carnet. C’est la base minimale que toute lectrice avisee devrait preparer avant un premier rendez-vous.

Ce que j’ai compris en relisant mes notes 3 semaines apres

Trois semaines apres la seconde consultation, en relisant mon carnet, j’ai vu un motif que je n’avais pas vu sur le moment. La lourdeur apparaissait presque toujours entre 14 h 00 et 15 h 30, surtout apres un dejeuner pris apres 13 h 15. L’irritabilite montait a 20 h 40, presque chaque soir. Ces horaires reguliers indiquaient un rythme que l’amchi avait senti sans que je l’aie verbalise.

J’ai hesite longtemps avant de reprendre un 3e rendez-vous. Je ne savais pas si j’etais prete a recevoir une lecture plus fine. Puis j’ai pense aux enseignements de Zurkhar Lodreu Gyalpo, mentionnes dans le Gyushi, sur la patience du praticien et celle du consultant. La consultation tibetaine n’est pas un diagnostic ponctuel. C’est un dialogue tenu dans le temps. J’ai appris cela cher, en 2 rendez-vous et 186 euros.

J’ai hesite a ecrire ce texte. Je ne voulais pas donner l’impression de juger l’amchi, qui avait fait son travail avec patience. C’etait moi qui m’etais trompee sur l’attendu. Aujourd’hui, je sais que la consultation tibetaine se deroule sur plusieurs rendez-vous, exactement comme une consultation ostheopathique classique exige parfois 3 seances pour un recalage complet. Le cadre est different, la logique de suivi est semblable.

Ce que je garde de ces deux rendez-vous

Je garde surtout la lecon sur la duree. La medecine tibetaine n’est pas une consultation ponctuelle. Elle s’inscrit dans un suivi sur 3 a 6 mois au moins, avec des observations quotidiennes et des rendez-vous espaces. L’amchi n’est pas un urgentiste. Il est un accompagnant culturel et traditionnel, qui lit un terrain qui evolue. Je l’ai compris apres 186 euros et 2 allers-retours. Pour toute urgence medicale, je renvoie au 15 ou au medecin traitant. Je garde la consultation tibetaine pour ce qu’elle est : une exploration culturelle lente et respectueuse, qui ne pretend pas se substituer a la medecine moderne.

Lhamo Tsering

Lhamo Tsering publie sur le magazine Médecine Tibet des contenus consacrés à la médecine traditionnelle tibétaine, à ses pratiques, à ses fondements et à son contexte culturel. Son approche repose sur la clarté, la progression et la mise en contexte des notions importantes, afin d’aider les lecteurs à mieux comprendre un sujet riche et souvent complexe.

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